La deuxième vague de chaleur en 20 jours ravage la France
Le père lui serre fort la main et lui tire le bras, soulevant la fille de quelques centimètres du sol lorsqu'il se rend compte qu'il ne reste plus que deux éventails d'une marque coréenne dans l'étagère Leroy Merlín, convoitée à ce moment-là par trois autres familles. « Désolé, c'est fini », se lamente la vendeuse lorsqu'elle franchit la ligne d'arrivée. « On se retrouve demain à huit heures, à la réouverture. » Désolation. Des scènes de désespoir se sont répétées cette semaine dans les magasins d'électroménager, les entrepôts de glace ou les refuges climatiques, comme une séance de cinéma avec des enfants démesurés dans le centre de Paris, d'où a commencé à s'écrire cette chronique. La France est caniculaire ces jours-ci avec une deuxième canicule en moins de 20 jours, et toute activité de plein air devient un trésor inattendu.
La canicule vient de débarquer dans l'Hexagone et va s'intensifier ce lundi, avec des nuits tropicales dans le nord du pays. Météo-France a prévenu dimanche que « la température moyenne en France métropolitaine pourrait atteindre le niveau correspondant au jour le plus chaud jamais enregistré dans le pays, tous mois de l'année confondus ». L'alerte rouge à la canicule devrait être maintenue lundi et pourrait même être étendue à d'autres départements. L'agence météorologique prévoit des maximales comprises entre 40°C et 42°C dans les zones actuellement en alerte rouge et des minimales nocturnes comprises entre 20°C et 25°C. De longues nuits d’insomnie tropicale, surtout dans les grandes villes.
Ce manque de prévoyance a pris en défaut le gouvernement de Sébastien Lecornu la dernière fois, qui s'est réuni en urgence alors que les températures commençaient déjà à baisser. Cette fois, le Premier ministre français a activé samedi la cellule interministérielle de crise, à laquelle ont participé plus d'une douzaine de ministres, pour évaluer la situation et prendre des mesures. Parmi eux, il a été convenu d'ordonner aux préfets (délégations gouvernementales) d'interdire ce dimanche la consommation d'alcool sur la voie publique.
Le président de la République, Emmanuel Macron, a alerté sur la situation sur ses réseaux sociaux. « Face à la canicule, veillons les uns sur les autres. Soyons collectivement attentifs à nos aînés, à nos enfants et aux personnes isolées ou fragiles. »
Le problème, entre autres inconvénients, est que le pic de chaleur est arrivé à Paris lors de la traditionnelle Fête de la Musique, un festival sonore qui se termine aux petites heures du matin transformé en rave de rue. Mais le pays montre son manque de préparation aux épisodes de chaleur extrême. Pour le changement climatique. A Paris également, où le débat tourne aujourd'hui autour du droit de certains voisins d'installer des climatiseurs qui brisent l'harmonie des terrasses et des façades. Ou dans les bars, résignés à accepter que les fans ne suffiront plus jamais. « Jusqu'ici nous n'avions jamais envisagé de nous doter de la climatisation. Mais depuis deux ans la situation est devenue insupportable », explique Samir, propriétaire d'un bar à quelques pas du Pompidou.
Ce dimanche a été célébrée la Fête de la Musique, le festival annuel qui rassemble des dizaines de concerts et de spectacles de musique électronique dans les rues. Les événements ont toutefois été restreints jusqu'à 18h00. et avec la limitation de la consommation d'alcool en public, à laquelle, évidemment, peu de gens se sont conformés. « C'est dommage, car c'est un des jours où on vend le plus de l'année, et aujourd'hui on ne peut commencer que si tard… » déplore Matthieu, propriétaire d'un bar à côté des Halles. A trois pâtés de maisons pourtant, plusieurs commerces avaient déjà brisé l'interdiction et disposaient de matériel de sonorisation à l'entrée et de plusieurs DJ se coudant les coudes pour s'emparer de la cabine improvisée sur le trottoir.
Les faits se sont déroulés sous des rafales de pistolets à eau, de tuyaux et de seaux d'eau tombant des balcons. Dans les banlieues comme Montreuil, la mairie a laissé les bouches d’incendie ouvertes pour que les passants puissent se rafraîchir, comme s’ils étaient à Brooklyn dans les années 1980. Mais dans de nombreux cas, cela n’a pas suffi et les services médicaux ont dû soigner des dizaines de personnes. A Paris, de nombreux habitants se sont baignés dans la Seine et dans le canal St Martin, dont les bords étaient remplis de gens en maillot de bain et les ponts de plongeurs improvisés. « Je ne m'y baignerai pas même s'ils me paient un million d'euros », explique Elisabeth, une Marseillaise qui regarde le spectacle avec stupéfaction.
Cela s'est également produit dans tout le pays, où quatre adolescents se sont noyés. Mais au fur et à mesure de la journée, l'inquiétude s'est accrue autour de la manifestation du parti d'extrême gauche France Insoumise (LFI) contre le racisme et l'extrême droite, partie sans incident de Barbès, l'un des quartiers les plus multiculturels de Paris, et conduite dans l'après-midi au grand concert du groupe de Jean-Luc Mélenchon. Le ministère de l'Intérieur avait initialement interdit cet événement – auquel participait le maire nouvellement élu de Saint-Denis, Bally Bagayoko – estimant qu'il était à risque en raison des tensions vécues ces derniers temps autour de la formation.
Les autorités anticipaient une nuit et un petit matin marqués par des « troubles à l'ordre public », des « violences urbaines », des « lancements de mortiers pyrotechniques » dans plusieurs quartiers, des « agressions contre les femmes » et même des « baignades dans le canal Saint-Martin » qui pourraient s'avérer dangereuses, publie Le Figaro citant un document de la police. Pour faire face à ces situations, 4 800 policiers et gendarmes ont été déployés la nuit, appuyés par 2 500 pompiers.
Quelque 35 millions de personnes seront concernées par l'alerte rouge lundi, selon un décompte de l'Agence France-Presse (AFP), et plus de 90% de la population française sera en alerte orange ou rouge en raison des températures élevées. Il s'agit d'un nouveau record du nombre de départements (49) placés en alerte rouge pour cause de canicule, dépassant le record établi dimanche, où il y en avait 35 en rouge et 45 autres en orange. Météo-France qualifie la situation d'« épisode de chaleur exceptionnel à l'échelle nationale », dont la gravité pourrait se rapprocher de celle enregistrée en août 2003, lorsque le pays a connu l'une des canicules les plus meurtrières de son histoire. Cet épisode, l'un des plus graves d'Europe, a duré deux semaines et a fait 15 000 morts en France.
La peur atteint les écoles. Et les discussions entre parents sont également en feu ces jours-ci. Dans les écoles, ça ne fait jamais de mal d'éclairer les salles de classe, d'envoyer des photos de thermomètres chauffés au rouge pour que les familles ne se donnent pas la peine d'emmener leurs enfants en classe. Bien qu'ils soient célébrés. « Nous vous recommandons de rester chez vous », demande une école du troisième arrondissement. « Les conditions ne sont pas réunies pour accueillir tous les étudiants », insistent-ils.
Le ministre de l'Éducation nationale, Edouard Geffray, a annoncé lundi que 845 écoles et collèges resteraient fermés en France. Cela signifie que ces centres n’accepteront pas d’étudiants ou n’offriront qu’une attention minimale, principalement dans les zones touchées par l’alerte rouge due à la canicule. Par ailleurs, 1.800 autres établissements scolaires adapteront leurs horaires, permettant aux étudiants de rentrer chez eux en début d'après-midi pour éviter les heures les plus chaudes. Jusqu'à vendredi, où des pluies devraient briser la malédiction climatique, la chaleur continuera de ravager la France.
