EL PAÍS

Transition écosociale et immigration : une opportunité peu explorée

Le débat sur l’immigration revient cycliquement au centre de la scène politique européenne, avec une intensité particulière à chaque cycle électoral. Cependant, alors que nous discutons de l’immigration en termes défensifs, l’Espagne et l’Europe s’orientent – ​​non sans difficultés – vers une transition écologique qui transformera profondément notre économie et notre marché du travail. Ce qui entre rarement dans le débat public, c’est que les deux processus sont intimement liés.

L’Espagne est confrontée simultanément à deux transformations structurelles : la transition vers une économie décarbonée et le vieillissement accéléré de sa population active. Selon les estimations du Plan national intégré énergie et climat, la transition écologique pourrait générer des centaines de milliers de nouveaux emplois au cours de cette décennie, notamment dans des secteurs comme les énergies renouvelables, la réhabilitation énergétique des bâtiments, la mobilité durable, l'agriculture à faibles émissions ou l'économie circulaire. Répondre à cette demande n’est pas seulement une question de politique industrielle ou climatique : c’est de plus en plus une question démographique.

Sans vouloir réduire le débat autour de l’immigration à sa dimension instrumentale, comme si le droit à migrer n’était pas absolu et qu’on ne pouvait l’accepter que lorsqu’il génère des effets économiques ou démographiques positifs, on ne peut ignorer, dans une perspective pragmatique, que la réalité du marché du travail espagnol montre à quel point l’immigration est devenue un facteur structurel de croissance. Depuis 2019, trois nouveaux emplois sur quatre créés en Espagne sont occupés par des immigrés, et leur contribution à la croissance économique de ces dernières années a été décisive. Nous ne sommes pas confrontés à un phénomène temporaire ou marginal, mais plutôt à une dynamique qui traverse des secteurs clés de notre économie.

Toutefois, accepter cette réalité ne signifie pas ignorer les risques. La recherche développée par REd2RED « Migration et climat, défis et opportunités dans la transition écosociale », que nous soutenons depuis la Fondation européenne pour le climat, montre clairement que, si elles ne sont pas conçues dans une perspective de justice sociale, les politiques climatiques peuvent reproduire voire aggraver des inégalités déjà existantes. Les immigrants sont confrontés à des obstacles persistants pour accéder à des logements économes en énergie, à des transports abordables, à l’aide publique ou à des emplois verts de qualité. Ces obstacles affectent non seulement leur bien-être, mais limitent également le potentiel de transformation de la transition elle-même.

Ici se pose une question clé du débat public : voulons-nous que la transition écologique soit un projet partagé ou un nouveau foyer de conflit ? La réponse n’est pas seulement idéologique, mais fondamentale et profondément pragmatique. Intégrer la population immigrée dans la transition – par l’emploi, la formation et l’accès effectif aux droits – n’est pas seulement une question d’équité dans un contexte où les raisons de l’immigration sont de plus en plus liées à la crise climatique, c’est aussi une condition nécessaire à la transition vers le travail.

Des expériences récentes montrent que les approches basées sur l’intégration par contribution sont particulièrement efficaces. Faciliter l’accès des immigrés aux emplois verts, reconnaître les compétences via des formations modulaires et des micro-certificats et supprimer les barrières administratives ont un double effet : ils accélèrent la transition écologique et renforcent la cohésion sociale. Contrairement aux discours qui présentent l’immigration comme un coût, ces politiques montrent qu’elle peut être un levier de prospérité partagée qui renforce la justice sociale.

Cette approche est particulièrement pertinente dans un contexte européen marqué par l’instrumentalisation politique des agendas climatique et migratoire. Dans de trop nombreux pays, le Green Deal et l’immigration sont devenus la cible commune de discours promettant une protection fondée sur un repli idéologique, culturel et identitaire. Le risque est évident : si la transition écologique est perçue comme un projet exclusif ou étranger aux préoccupations sociales, sa légitimité s’en trouve fragilisée.

Le changement climatique n’a pas de frontières, mais le débat politique y reste prisonnier. Alors que les émissions, les impacts climatiques et les chaînes de valeur sont mondiaux, nous continuons de discuter de l’immigration comme s’il s’agissait d’une anomalie externe et non d’une conséquence – mais aussi d’un levier – de cette transformation. Il convient de rappeler que construire des murs discursifs ne protège pas nos économies ni nos sociétés, encore moins dans un contexte de guerre qui montre l’agonie géopolitique du monde fossile. Penser la transition écologique à partir de cadres fermés fait partie du problème lui-même. Penser cela sous l’angle de la coopération, de l’inclusion et de la responsabilité partagée fait partie de la solution.

A lire également