Le PERTE : des enseignements pour la nouvelle politique industrielle
La résurrection de la politique industrielle a cessé d’être un débat académique pour devenir une expression budgétaire. En Europe, après des décennies de paradigme libéral, la pandémie et les tensions géopolitiques ont ouvert le robinet de l’argent public via les fonds NextGenerationEU. Dans cette grande expérience, l'Espagne a répondu avec ses Projets Stratégiques de Relance et de Transformation Économiques (PERTE), en mobilisant plus de 41 milliards d'euros. Après plusieurs années de fonctionnement, le bilan de ce gigantesque laboratoire est non seulement inégal ; C’est avant tout instructif. Les fonds européens ont agi comme une école coûteuse mais indispensable sur la manière de concevoir une politique économique à haute valeur ajoutée au 21e siècle.
La première grande leçon est que l’État ne crée pas des avantages comparatifs à partir de rien ; il faut les valoriser. Le contraste entre le PERTE du Véhicule Électrique et Connecté (VEC) et la PERTE Chip est paradigmatique. Le premier a été un succès de traction industrielle, avec une giga-usine de batteries PowerCo à Sagunto et l'électrification de Martorell par SEAT démontrent que la subvention fonctionne lorsqu'elle est couplée à un tissu productif préexistant. Les multinationales envisageaient déjà d’investir dans leur transition vers l’électrification ; La subvention espagnole a simplement accéléré et ancré ces décisions dans le territoire. Au contraire, la puce PERTE, la plus dotée avec 12,250 millions d'euros, et sans être un échec complet, s'est rendue coupable d'une énorme ambition. Essayer de construire une industrie mondiale hyper-concentrée presque à partir de rien, sans un écosystème minimum préalable et en concurrence avec les géants des États-Unis ou de l’Asie, était une chimère.
Heureusement, l’Espagne dispose de solides piliers industriels. Outre l'automobile, des secteurs comme l'aéronautique (soutenu par Airbus et un puissant réseau de fournisseurs auxiliaires), le naval de haute technologie et les énergies renouvelables (à travers PERTE ERHA, qui réussit dans l'hydrogène vert) démontrent que le pays dispose de réels atouts sur lesquels s'appuyer. Même dans le domaine technologique, où l'Espagne gagne du terrain, la puce PERTE a trouvé sa rédemption dans des niches de grande valeur, comme le centre de conception Cisco de Barcelone ou l'installation IMEC de Malaga, qui prouvent que la spécialisation là où il y a du talent et une base de recherche est la voie viable.
Ainsi, quatre enseignements ressortent de cette riche expérience accumulée qui devraient contribuer à structurer la politique industrielle du futur. Tout d’abord, calibrez la prise de vue en fonction de l’écosystème réel. La politique industrielle doit résister à la tentation de financer des « secteurs à la mode » s’ils manquent d’ancrage productif local. Les paris publics doivent être exploités dans les domaines où il existe déjà des fournisseurs, des talents, des centres de recherche et une demande finale identifiable. L’ambition doit être transformatrice, mais avec les pieds sur terre.
Deuxièmement, institutionnalisez l’agilité et la refonte. Le PERTE VEC n’a décollé que lorsque, après un premier appel manqué qui a laissé près de 30 % des fonds désertés en raison d’une bureaucratie excessive, le ministère a simplifié les exigences et supprimé l’obligation de former des consortiums complexes. L’apprentissage doit être structurel, c’est pourquoi chaque appel de politique industrielle doit inclure des clauses de révision automatique pour assouplir les conditions si l’exécution n’atteint pas les seuils attendus.
Troisièmement, adapter les instruments financiers au cycle sectoriel. Une subvention ponctuelle soumise aux délais rigides des fonds est incompatible avec les cycles de décision d'investissement industriel, qui dans les secteurs stratégiques ont tendance à être très longs. L'Espagne doit s'orienter vers des instruments de capital et un financement permanent. Le nouveau fonds ICO « España Crece », doté de 13,3 milliards d'euros et conçu pour mobiliser des investissements stables jusqu'en 2030, va dans la bonne direction pour surmonter la rigidité budgétaire.
Enfin, une spécialisation intelligente dans des niches contre l’illusion d’une chaîne complète. Aucun pays européen ne peut aspirer à l’autarcie technologique, et encore moins dans les secteurs à très forte valeur ajoutée. L’autonomie stratégique européenne est une mosaïque coopérative. Au lieu d’essayer de dominer l’ensemble de la chaîne de valeur à partir de zéro, l’Espagne doit diriger des maillons spécifiques.
La leçon de PERTE doit être considérée comme positive. L'Espagne a le potentiel pour diriger la transition dans des secteurs stratégiques. Mais pour y parvenir, l’État doit sortir du rôle de planificateur omniscient et assumer celui de partenaire stratégique agile. La politique industrielle de demain ne se définit pas en signant le plus gros chèque, mais en concevant les équipements les plus précis.
