Israël approuve la peine de mort par défaut pour les Palestiniens de Cisjordanie qui tuent des Israéliens
Le Parlement israélien a approuvé lundi la condamnation à la peine de mort des Palestiniens reconnus coupables par les tribunaux militaires israéliens en Cisjordanie occupée du meurtre d'Israéliens dans le contexte du conflit au Moyen-Orient. Dans une décision presque impensable il y a des années, la peine capitale passe ainsi d'une figure juridique résiduelle et inactive (la justice israélienne ne l'a pas prononcée depuis un quart de siècle, elle l'a abolie pour les meurtres en 1954 et ne l'a jamais appliquée aux Palestiniens) à une peine par défaut dans les tribunaux militaires pour ces affaires : par pendaison et sans qu'il soit nécessaire de l'unanimité des juges. Les tribunaux militaires ne jugent que des Palestiniens (les colons israéliens de Cisjordanie sont soumis à la législation civile) et représentent 96 % des condamnations, parfois basées sur des aveux obtenus par des mauvais traitements et la torture, selon les organisations de défense des droits humains.
Presque tous les députés du gouvernement ont voté pour, y compris le Premier ministre Benjamin Netanyahu, obtenant une majorité de 62 voix (presque toutes celles du Likoud au pouvoir et de ses partenaires ultra-orthodoxes et ultra-nationalistes), contre 48. Le recomptage s'est terminé au milieu d'une immense bagarre, avec des députés debout et plusieurs expulsions de la séance plénière. Le promoteur du texte, le ministre de la Sécurité nationale, l'extrême droite Itamar Ben Gvir, a tenté d'ouvrir une bouteille de champagne, mais les huissiers l'en ont empêché.
La nouvelle loi oblige les tribunaux militaires de Cisjordanie à punir de la peine capitale le meurtre d’Israéliens dans le cadre d’« actes de terrorisme ». Ils ne peuvent opter pour la prison à vie que s’ils constatent des « circonstances particulières ». La décision ne doit pas être unanime : une majorité simple suffit. La mesure comprend des dispositions exigeant une condamnation dans un délai de 90 jours, sans droit à la grâce.
La peine de mort existe en Israël et, sur le papier, peut également être appliquée aux citoyens juifs, dans le cadre de la justice civile. Mais il est quasiment impossible que le nouveau texte les affecte en pratique, puisqu'il implique d'avoir agi « dans le but de nier l'existence de l'État d'Israël ». Les tribunaux civils ont également compétence sur les Palestiniens de nationalité israélienne (20 % de la population) et les résidents permanents, comme les Palestiniens de Jérusalem-Est.
Un député du Likoud, Moshe Saada, a implicitement admis, dans une émission de radio, à qui cette loi était opposée. L'intervieweur lui a constamment demandé si, aujourd'hui, elle aurait emmené avec elle à la potence Baruch Goldstein, le colon israélien qui, en 1994, a assassiné 29 Palestiniens en ouvrant le feu sur les fidèles qui priaient dans la mosquée d'Hébron. Il a répondu non, car il a agi avec d'autres objectifs que ceux sanctionnés par le nouveau texte.
C’était la proposition phare du ministre Ben Gvir, qui a fait campagne en 2022 avec des slogans tels que « mort aux terroristes ». Ce lundi, au Parlement, il l'a défendu comme « une mesure dissuasive » et une « loi historique ». « Aujourd'hui, nous rendons la fierté au peuple d'Israël (…) Il y a des acteurs dans l'UE qui veulent nous voir comme le 7 octobre (2023, l'attaque du Hamas) : morts, silencieux et à nouveau kidnappés. » Comme lui, plusieurs députés portaient à leur revers des insignes en forme de corde.
Ben Gvir avait menacé Netanyahu pendant la législature (qui se termine cette année) de quitter le gouvernement s'il le bloquait, par crainte de répercussions internationales. Le Premier ministre s’est prononcé en 2022 en faveur de la peine de mort, arguant qu’il existe des gens qui « ne méritent pas de vivre » pour avoir « commis des crimes abominables ».
Netanyahu a assoupli la proposition initiale, la rendant encore plus radicale, avec la peine capitale comme seule punition possible. La version finale ouvre la porte à la prison à vie. Ce sera, a souligné Ben Gvir au Parlement, « l'exception », avec la pendaison comme norme.
Le projet de loi a récemment progressé à vitesse de croisière, à sept mois des élections législatives et au milieu de sondages qui ne présagent pas d'une reconstitution de l'actuel gouvernement de coalition. En novembre dernier, il a été approuvé en première lecture et la semaine dernière, il a reçu le feu vert de la commission parlementaire de la Justice.
La loi va dans la direction opposée au monde. Selon Amnesty International, 54 pays maintiennent la peine de mort, dans un contexte mondial d'abolition : 113 pays l'ont interdite pour tous les crimes. Divers groupes de défense des droits de l'homme ont annoncé qu'ils le contesteraient devant la Cour suprême. Elle a parmi ses prérogatives de renverser les lois qui contredisent les lois fondamentales (Israël n’a pas de Constitution), dans un rôle similaire à celui de la Cour constitutionnelle en Espagne.
Avis
Cette proposition inquiète profondément une Europe qui appelle Israël à reculer depuis des jours. Les derniers à s'exprimer ont été les ministres des Affaires étrangères d'Allemagne, de France, d'Italie et du Royaume-Uni qui, dans une déclaration commune, ont averti ce lundi, avant le vote, qu' »Israël courrait le risque de remettre en cause ses engagements envers les principes démocratiques », rapporte Silvia Ayuso.
Le secrétaire général du Conseil de l'Europe, Alain Berset, s'est exprimé de la même manière ce week-end, qui, dans des lettres aux présidents d'Israël, Isaac Herzog, et de la Knesset, Amir Ohana, les a appelés à « s'abstenir » de la proposition et a rappelé que le Conseil de l'Europe (dont Israël ne fait pas partie mais participe à plusieurs conventions et mécanismes de coopération) « est opposé à la peine de mort partout et en toutes circonstances ». La proposition législative « représenterait un sérieux revers par rapport au moratoire de facto qu’Israël maintient depuis longtemps », a-t-il averti.
L’UE s’est également exprimée dans des termes similaires. La semaine dernière, le porte-parole des Affaires étrangères Anouar El Anouni a qualifié le projet de loi de « profondément inquiétant » et de « sérieux pas en arrière » qui, a-t-il indiqué, pourrait contrevenir à l’engagement israélien envers les principes démocratiques et le droit international inscrits dans l’accord d’association UE-Israël.
Les critiques ne viennent pas seulement de l’étranger. Dans le domaine politique, une bonne partie de l'opposition à Netanyahu et tous les partis arabes ont voté contre et critiqué la proposition lors du débat à la Knesset.
Également des organisations israéliennes et palestiniennes de défense des droits humains. Noa Sattath, directrice exécutive de la plus grande association du pays (l'Association pour les droits civiques), l'a décrit comme « l'expression la plus brutale de l'attaque de ce gouvernement contre les fondements démocratiques d'Israël » et une loi « qui autorise l'État à prendre une vie humaine, discriminatoire par nature, illégale au regard du droit international et qui illustre la passion du gouvernement pour la violence et la brutalité ».
Le directeur exécutif de l'organisation Btselem, Yuli Novak, voit « un nouveau niveau de déshumanisation envers les Palestiniens » en « inscrivant leur traitement cruel dans la législation de l'Etat ». « Il assassine déjà systématiquement des Palestiniens et n'est pas tenu pour responsable (…) Le système israélien devient de jour en jour un système qui normalise les meurtres », a-t-il déclaré dans un communiqué.
Les tribunaux militaires israéliens avaient déjà, sur le papier, le pouvoir d'imposer la peine de mort, mais ils ne le font pas. Des civils également, mais limités depuis les années 1950 à des crimes très exceptionnels, qui n'incluaient pas les meurtres. Les quelques peines ont en effet fini par être annulées par la Cour suprême ou commuées en réclusion à perpétuité.
Il n’a été appliqué que deux fois. Le plus connu est suspendu, en 1962, par le nazi Adolf Eichmannaprès son enlèvement par le Mossad à Buenos Aires, parce que la philosophe Hannah Arendt a inventé, en le couvrant, le concept de la banalité du mal. En 1948, lors de la première guerre israélo-arabe, le juif Meir Tobianski fut exécuté pour espionnage, sur décision d'un tribunal militaire improvisé. Un an plus tard, il est disculpé à titre posthume.
