EL PAÍS

Antiparasitaire

La biologie politique est devenue à la mode. Nous ne parlons pas d’évolution institutionnelle ou de sélection naturelle de dirigeants, mais plutôt de parasitologie appliquée au débat électoral. Dans un emportement salubre, un conseiller du candidat républicain a décidé de qualifier les fonctionnaires de « parasites ». Ce n’était pas un lapsus ou une métaphore innocente, ni quelque chose de trop nouveau ou surprenant pour la période électorale ; Il s’agit d’une stratégie discursive soigneusement calibrée. Des secteurs de la droite la plus récalcitrante s'est imposée l'idée que l'État chilien est un corps malade, presque mourant, enflammé de fonctionnaires inutiles et boulonnés, qui vivent aux dépens des impôts des citoyens. La promesse électorale est chirurgicale et terrifiante : un « audit bureau par bureau » qui parcourt chaque ministère à la recherche d’infections bureaucratiques ; une sorte de « nuit des longs couteaux » déguisée en technocratie.

Ce récit se répète de manière cyclique dans l’histoire électorale de la droite latino-américaine : un État décrit comme un refuge pour l’oisiveté, pour les amis du pouvoir et un foyer de corruption qui entrave le libre fonctionnement des marchés. Le message est efficace parce qu’il fait appel à une émotion transversale – le ressentiment envers la bureaucratie – mais il est également trompeur. Selon les estimations du Conseil budgétaire autonome et du ministère des Finances, la dette publique brute du Chili s'élève à environ 42 % du PIB, en dessous du seuil prudent de 45 % fixé par le Trésor et parmi les plus bas d'Amérique latine. En termes d'emploi public, le Conseil pour la Transparence indique qu'en 2024, 22% du budget du Gouvernement Central et 49% dans le secteur municipal ont été alloués aux dépenses de personnel, principalement dans l'éducation et la santé, où se concentrent les enseignants, le personnel de santé et les travailleurs sociaux. En comparaison internationale, les données montrent que d’ici 2024, le Chili emploiera environ 9 % de sa main-d’œuvre dans le secteur public, contre une moyenne de 20 % dans les pays de l’OCDE. Difficile donc de soutenir le diagnostic de surfinancement de l’État. Les données sont claires, mais elles ne rivalisent généralement pas avec la force émotionnelle du discours. Les preuves suscitent peu d’enthousiasme ; l’indignation, en revanche, attire les partisans de la haine comme des mouches.

La politique de la peur a besoin d’un ennemi visible. Et les fonctionnaires, de l’enseignant à l’analyste budgétaire, remplissent parfaitement ce rôle. L’idée du parasite ne décrit pas une fonction, mais un stigmate : une manière de transformer l’inégalité économique en culpabilité morale. Les hommes politiques qui ont fait carrière aux salaires de l’État, issus de ministères ou de fondations, peuvent accuser les autres de vivre du trésor public car le populisme moral n’exige pas de cohérence, seule l’indignation suffit. La menace brutale d’un « audit bureau par bureau » est à l’opposé d’une politique publique raisonnée ; c'est un rituel de suspicion inspiré des pires pratiques des purges idéologiques. Une forme d'administration punitive qui suppose que chaque fonctionnaire est coupable jusqu'à preuve du contraire. Au lieu de promouvoir l’innovation institutionnelle, comme la numérisation des processus, la décentralisation des autorisations ou l’évaluation des performances, un fantasme de nettoyage moral est proposé. C’est une destruction créatrice inversée : détruire pour simuler le contrôle, pas pour générer du progrès.

Curieusement, alors qu'au Chili on promeut la démolition symbolique de l'État, en Europe on célèbre le travail de Philippe Aghion, récemment lauréat du prix Nobel d'économie pour avoir actualisé la pensée de Joseph Schumpeter. Son concept de destruction créatrice décrit comment les économies progressent lorsque les innovations remplacent les technologies obsolètes, dans un cycle dynamique de concurrence et de renouvellement. Mais Aghion souligne une chose souvent oubliée : l’innovation ne prospère que s’il existe un État intelligent, capable de réguler, de financer la recherche et de garantir que les nouveaux acteurs ne détruisent pas plus qu’ils ne créent. Ainsi, le libéralisme schumpétérien ne propose pas l’anéantissement de l’État, mais plutôt sa modernisation stratégique. Le progrès se produit lorsque l’énergie entrepreneuriale du marché est combinée à la coordination publique et au contrôle social. D’un autre côté, ce que nous entendons aujourd’hui au Chili est une parodie de ce paradigme : destruction sans créativité, une volonté nihiliste qui confond efficacité et démolition.

En pratique, l'austérité est devenue une performance électorale : le geste d'autorité remplace le calcul comptable. « Nous allons revoir chaque accord, chaque contrat », promet le candidat. Ce qui était autrefois une politique publique se transforme en un catéchisme de suspicion. L’administration de l’État cesse d’être une tâche gouvernementale et devient une croisade morale contre l’impureté institutionnelle. Cette esthétique du contrôle s’inscrit parfaitement dans l’ère des émotions politiques. L'audit total est la nouvelle épopée de l'ordre. Peu importe que le pays possède l'un des appareils administratifs les plus petits de la région ; ce que l'on recherche, c'est le spectacle du châtiment. Il s’agit, à la base, d’une théâtralisation de l’efficacité : l’excellence comme chaire, la surveillance comme rédemption.

Le problème des discours purificateurs, c’est qu’ils finissent toujours par refléter ce qu’ils tentent de nier. Les mêmes dirigeants qui dénoncent la captation de l’État en sont souvent les bénéficiaires les plus persistants. On apprend ainsi qu’une bonne partie de ceux qui agitent la parodie de l’infection parasitaire sont pour la plupart d’anciens conseillers ministériels, d’anciens chefs de cabinet, d’anciens fonctionnaires de confiance, et force est de constater qu’ils ont hâte de faire partie de cette bureaucratie qu’ils condamnent aujourd’hui. La différence n’est pas ontologique, mais tribale : les parasites, ce sont les autres. En termes sociologiques, nous observons une moralisation du conflit distributif. Au lieu de discuter de la manière d’améliorer la qualité des dépenses ou de renforcer le service public, un récit de pureté et de corruption est construit qui divise le pays entre les pays « en bonne santé » et les « infectés ». C’est la version créole du vieux dualisme wébérien entre l’éthos du travail et l’éthos du privilège, recyclé pour l’ère Twitter.

Le véritable parasite n’est pas le fonctionnaire qui délivre un permis ou enseigne dans une école publique. C’est le discours qui est alimenté par le mépris à leur égard. Elle vit de la méfiance qu’elle suscite, fait la une des journaux et laisse derrière elle une société plus fragmentée et plus ignorante. Si l’économie moderne est basée sur la destruction créatrice, la politique de haine d’État n’offre que son revers : la destruction réactive, celle qui détruit les institutions pour produire des applaudissements. Et face à cela, le seul antiparasite possible est l’intelligence publique : données, rigueur, mémoire et bon sens. Tout ce que le populisme, par définition, déteste.

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