Autocratie
Ce mois-ci a été publié le rapport 2026 de Variétés de la démocratie (V-Dem), une initiative à portée mondiale, née il y a plus de deux décennies, d'un atelier sur la démocratie co-organisé par Axel Hadenius et David Altman à l'Institut de science politique de l'Université pontificale catholique du Chili. Cette réunion a donné lieu à une conversation académique entre Staffan Lindberg, Michael Coppedge, Jan Teorell et David Altman, au cours de laquelle s'est établie la conviction qu'il était nécessaire d'améliorer radicalement les indicateurs avec lesquels la démocratie est mesurée. Depuis 2017, l'institut V-Dem, basé à l'Université de Göteborg (Suède), publie chaque année un rapport sur l'état de la démocratie dans le monde. Les données les plus récentes finissent par confirmer une tendance contre laquelle des rapports précédents avaient déjà mis en garde, à savoir que le cycle d’expansion démocratique qui a commencé avec la « troisième vague » de démocratisation est en train d’être démantelé. Le diagnostic ne fait pas état de problèmes partiels ou de revers limités, mais décrit plutôt un renversement historique à grande échelle, dans lequel presque toutes les composantes de la démocratie montrent une détérioration par rapport à il y a 25 ans.
Le rapport formule un avertissement sévère : la démocratie mondiale a régressé à des niveaux comparables à ceux de 1978, ce qui équivaut à pas moins d’un demi-siècle de régression. Selon ces données, il y aurait aujourd'hui 92 autocraties et 87 démocraties, tandis que plus des deux tiers de la population mondiale vivraient sous des régimes autocratiques, c'est-à-dire des systèmes dans lesquels le pouvoir effectif est concentré entre les mains d'une seule personne, d'une petite élite ou d'un groupe dirigeant, sans contrôles efficaces de la part des citoyens, du Parlement, de la justice, de la presse ou de l'opposition. Cependant, même si l’alarme est compréhensible, une lecture politiquement productive du rapport nécessite de conserver une distance critique minimale. Le document met en garde à juste titre contre la détérioration de la liberté d’expression, de l’intégrité des processus électoraux, de la liberté d’association et du contrôle du pouvoir dans diverses parties du monde, mais le risque commence lorsque le diagnostic cesse d’être un outil d’interprétation et devient une prophétie, ou lorsque la complexité des trajectoires régionales est englobée dans un seul récit d’effondrement ou d’effondrement des institutions politiques.
À ce stade, il convient de dire quelque chose de gênant. La démocratie n’est pas valable parce qu’elle garantit toujours des gouvernements efficaces, et l’autocratie n’est pas non plus rejetable uniquement en raison d’une objection morale abstraite. La supériorité de la démocratie réside dans le fait qu’elle distribue le pouvoir, protège les libertés et permet de corriger les erreurs sans faire de l’adversaire un ennemi à détruire. L’autocratie, en revanche, concentre le pouvoir, érode les contrôles et transforme la dissidence en menace. Il peut sembler plus rapide de résoudre des problèmes spécifiques, mais cela offre rarement une plus grande sécurité aux citoyens. Démocratie et autocratie peuvent-elles coexister ? Oui, mais pas comme des modèles équivalents dans le même cadre réglementaire. Ils coexistent dans le système international, ils coexistent dans les régions et, souvent, ils se combinent de manière instable dans des régimes hybrides, caractérisés par des élections sans règles du jeu équitables, une opposition légale mais harcelée, une presse nominalement libre mais intimidée, des tribunaux qui existent, bien qu'avec de moins en moins de force. C’est probablement le principal enseignement que l’Amérique latine devrait tirer du rapport ; Le risque régional n’est pas seulement le retour de la dictature fermée du 20e siècle, mais aussi la normalisation croissante de l’autocratie électorale du 21e siècle.
Ici, cependant, apparaît un avertissement concernant les accents du rapport ; Sa tendance à renforcer un récit mondial d’effondrement est peut-être exacte, mais elle ne suffit pas en tant que boussole régionale pour ce qui se passe dans la région. L’Amérique latine ne connaît pas un seul processus ; vit à plusieurs en même temps. Démocraties résilientes, démocraties fatiguées, populismes plébiscitaires, autocraties consolidées et régimes charnières qui contestent encore son orientation. Considérer la région comme une simple station parmi d’autres dans la vague mondiale peut prêter à confusion plus qu’il ne clarifie. La détérioration régionale ne prendra probablement pas la forme d’une chaîne de déclarations militaires ou d’une disparition brutale des élections, mais plutôt quelque chose de plus subtil et peut-être de plus persistant ; des présidents investis d'une légitimité plébiscitaire et de peu de contrepoids, des congrès dégradés, des systèmes judiciaires subordonnés au pouvoir, des médias harcelés et des citoyens de plus en plus disposés à renoncer à leur liberté en échange de l'ordre, de l'identité ou du châtiment de l'adversaire. En cela, le constat est exact : la censure des médias, la répression de la société civile et la détérioration de la délibération sont devenues aujourd’hui des tactiques centrales d’autocratisation.
La question décisive n’est pas de savoir si démocratie et autocratie peuvent coexister, mais laquelle des deux finit par dicter les règles du jeu. Et il n’y a pas de symétrie possible, quand l’autocratie progresse, la démocratie ne coexiste pas, elle recule. Du point de vue chilien, le rapport ne place pas le pays au centre du problème, mais il nous donne un signal pertinent ; Le Chili continue d’être classé comme démocratie libérale et figure parmi les cas qui résistent encore dans une région marquée par des trajectoires de plus en plus instables et inégales. Ce constat n’autorise cependant aucune complaisance. Pour le Chili également, le risque ne réside pas seulement dans une rupture brutale, mais dans l’érosion progressive des contrepoids, dans une tolérance croissante pour les abus de pouvoir et dans la tentation de sacrifier les libertés au nom de l’ordre.
