Deux accords qui peuvent changer le destin de l'océan et le nôtre
« Les êtres humains sont des créatures marines, nous dépendons de l’océan autant que les baleines, les harengs ou les récifs coralliens »
Sylvia A. Earle
Plus de 70 % de la surface de la planète est recouverte par l'océan, un vaste écosystème dont dépend notre existence même en produisant la moitié de l'oxygène que nous respirons et en abritant dans ses eaux d'énormes réservoirs de biodiversité, encore inexplorés. Paradoxalement, malgré son importance, elle est confrontée à des menaces constantes qui compromettent son avenir et, par conséquent, le nôtre.
En Amérique latine et dans les Caraïbes, l’océan constitue un élément essentiel de notre identité, de notre culture et de notre économie. Des millions de personnes ont besoin de ses ressources pour leur subsistance et leur bien-être. C’est pourquoi nous célébrons deux récentes réalisations historiques résultant de la diplomatie, du multilatéralisme et de près de deux décennies de négociations : le Traité de haute mer (Accord BBNJ) et l’Accord sur les subventions à la pêche. Ces deux étapes, franchies dans différents forums, marquent un tournant dans la gouvernance et la gestion durable des ressources marines, avec une importance particulière pour notre région.
Le Traité sur la haute mer, qui entrera en vigueur le 17 janvier 2026, est le premier accord international juridiquement contraignant qui établit des règles communes et une gouvernance multilatérale pour les zones situées au-delà de la juridiction nationale. Cet instrument constitue un engagement en faveur de la justice océanique, car, bien que la région dispose de vastes zones marines, elle manque des moyens technologiques et scientifiques nécessaires pour les explorer en profondeur. Le Traité vise à promouvoir la coopération internationale, le transfert de technologie et le renforcement des capacités locales.
De même, les pays de la région qui en font déjà partie – Chili, Cuba, Panama, Costa Rica, Mexique, Uruguay et Honduras – ont promu la reconnaissance d'aires marines de grande valeur écologique sur le continent, comme le Dôme thermal du Pacifique oriental – près de l'Amérique centrale – et les crêtes de Salas y Gómez et de Nazca, une chaîne de montagnes de monts sous-marins qui traverse les mers du Pérou et du Chili, où une expédition scientifique a récemment découvert d'anciens coraux et au moins vingt nouvelles espèces possibles.
En outre, le Traité sur la haute mer établit des règles claires pour empêcher les grandes puissances de monopoliser les bénéfices tirés des ressources génétiques marines, un domaine au potentiel biotechnologique énorme. Cela ouvre la possibilité à l’Amérique latine et aux Caraïbes de devenir un acteur pertinent dans la conservation et l’utilisation durable des ressources de la haute mer, sur la base des connaissances scientifiques et de la coopération internationale.
L'autre grande étape est l'entrée en vigueur, le 15 septembre, de l'Accord sur les subventions à la pêche de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). À l'heure actuelle, l'Argentine, le Belize, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, Cuba, l'Équateur, le Guatemala, le Nicaragua, le Panama, le Pérou et l'Uruguay ont accepté de faire partie de cet accord, qui constitue le premier traité multilatéral avec un accent explicite sur la durabilité environnementale dans la sphère commerciale.
Son lancement intervient à un moment critique pour les ressources halieutiques d'Amérique latine et des Caraïbes. La région est confrontée à une situation critique en raison de la surexploitation et de l'exploitation à la limite durable de nombreuses espèces commerciales et de consommation locale, aggravée par le manque d'informations adéquates pour leur gestion, la vulnérabilité de la pêche artisanale au changement climatique et la concurrence avec la pêche industrielle.
L'Accord interdit les subventions gouvernementales à la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, ainsi que l'exploitation de stocks déjà surexploités, dans le but de protéger la biodiversité marine et d'assurer la sécurité alimentaire de millions de personnes sur la planète. Selon les chiffres de l'OMC, 35 % des réserves halieutiques mondiales sont surexploitées et on estime que les subventions à la pêche s'élèvent à 35 milliards de dollars, dont 22 milliards de dollars sont considérés comme nuisibles aux écosystèmes. Soit près des deux tiers du total.
Les pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont joué un rôle actif dans les deux accords. Les gouvernements, ainsi que les organisations de la société civile telles que l'Association interaméricaine pour la défense de l'environnement (AIDA), ont été présents dans les négociations techniques pour garantir que les pays de la région disposent du soutien nécessaire pour se conformer aux règles définies et ne pas être marginalisés des bénéfices dus aux inégalités structurelles. Cependant, le défi persiste : il y a toujours un manque de ratifications et une plus grande cohérence entre les engagements internationaux et les politiques nationales. Il est essentiel que ces derniers soutiennent ceux qui vivent de la pêche artisanale, favorisent l'accès à la science et à l'éducation environnementale, en plus de renforcer les communautés côtières.
Aujourd’hui, les traités internationaux et la coopération multilatérale sont plus que jamais nécessaires pour relever les défis qui menacent la santé des océans. Dans ce scénario, la société civile joue un rôle essentiel en fournissant des connaissances techniques, des conseils sur les politiques publiques et en contrôlant le respect des engagements pris. Ce n’est qu’ainsi qu’il sera possible de passer des promesses aux actes et de construire un système de gouvernance des océans véritablement inclusif et transparent, qui profite aux millions de personnes qui dépendent des ressources marines pour leur subsistance, ainsi qu’aux générations futures. Le vrai travail ne fait que commencer.
