L’Europe à l’ère de l’incertitude économique
Pendant des décennies, l’économie mondiale s’est organisée autour d’une logique assez claire : efficacité, intégration et ouverture. Aujourd’hui, cet environnement est moins prévisible. L’année dernière, l’incertitude dans les domaines commercial, énergétique et géopolitique a cessé d’être un épisode isolé pour devenir une caractéristique plus persistante de l’environnement économique.
D’un point de vue économique, cela est particulièrement important pour une raison : l’incertitude ralentit les investissements. Lorsque les entreprises n’ont pas de visibilité sur la demande future, les règles commerciales ou l’environnement réglementaire, elles ont tendance à reporter ou à réduire leurs décisions d’investissement. Et lorsque l’investissement faiblit, l’innovation, la productivité et la croissance à moyen terme faibliront également.
La preuve récentes OCDE Il est clair. L’incertitude économique et politique publique s’est considérablement accrue ces dernières années, en raison notamment des tensions commerciales. Cette augmentation a déjà des effets mesurables : les estimations de l’OCDE suggèrent que l’incertitude a contribué de manière significative à la faiblesse de l’investissement dans plusieurs pays, et que l’augmentation persistante de l’incertitude peut réduire de manière mesurable la croissance de l’investissement, de l’ordre d’un point de pourcentage, à court terme.
Il ne s’agit pas d’un phénomène abstrait. De plus en plus d’entreprises identifient l’incertitude comme l’un des principaux obstacles à l’investissement, reflétant un changement qualitatif de l’environnement économique.
Une partie de cette incertitude provient des tensions commerciales et technologiques entre les grandes économies. Cela trouve en partie son origine dans les conflits géopolitiques qui affectent les marchés de l’énergie. Et certains reflètent un recours plus actif aux politiques industrielles et réglementaires, souvent assorties d’objectifs stratégiques.
En conséquence, l’économie mondiale commence à se réorganiser moins autour de l’efficacité que sur ce que les experts appellent la sécurité économique. Les politiques commerciales, d’investissement et industrielles sont de plus en plus influencées par des considérations telles que la résilience des chaînes d’approvisionnement, l’accès aux matières premières critiques ou le contrôle des technologies clés.
Cela n’implique pas la fin de la mondialisation, mais cela implique une transformation de sa nature. Et cette transformation a des coûts économiques si elle n’est pas gérée correctement : une baisse des investissements, une baisse de la productivité et, en fin de compte, une croissance plus faible.
L'Europe n'échappe pas à ce nouveau contexte. Son modèle économique a longtemps bénéficié d’un environnement international stable : une énergie abordable, un commerce ouvert et des règles multilatérales prévisibles. Aujourd’hui, cet environnement a changé.
Mais le discours sur l’Europe s’attarde souvent sur les risques et oublie quelque chose d’important : l’Europe dispose également d’atouts importants pour s’adapter à cette nouvelle étape. L’Union européenne continue d’être l’une des plus grandes économies du monde, avec un vaste marché unique et un poids important dans le commerce mondial. De plus, elle dispose de capacités industrielles dans des secteurs clés d’avenir, comme les énergies renouvelables, l’industrie pharmaceutique ou les technologies propres.
Dans ce contexte, il est réconfortant d’observer l’évolution récente de certaines économies du sud de l’Europe. L'Espagne, le Portugal et la Grèce affichent un dynamisme supérieur à la moyenne européenne, avec une croissance solide, des améliorations significatives sur le marché du travail et des progrès dans la réduction des déficits et de la dette publique.
Mais ces avancées n’éliminent pas les défis structurels. L’Europe continue de souffrir d’une croissance de la productivité plus faible – visible dans la moindre progression de la production par heure travaillée – liée, entre autres facteurs, à la baisse des investissements des entreprises, notamment dans les technologies. Il est essentiel de réactiver cet investissement. En outre, dans de nombreux pays, il reste inférieur aux tendances d’avant la crise financière, et une incertitude accrue pourrait aggraver cette faiblesse.
Pour inverser cette situation, il sera essentiel de réduire l’incertitude et d’améliorer les conditions d’investissement. Cela implique des politiques économiques plus prévisibles, des cadres réglementaires stables et une plus grande clarté dans des domaines tels que la politique commerciale, fiscale ou climatique.
Un autre défi fondamental consiste à approfondir le marché unique, notamment dans des secteurs tels que l’énergie, les services et les marchés de capitaux. Une plus grande intégration permettrait aux entreprises européennes de prendre de l’ampleur et faciliterait le financement de projets innovants.
Dans le même temps, l’Europe devra gérer avec prudence la montée en puissance de la politique industrielle. Ces politiques peuvent être utiles pour remédier aux défaillances du marché ou accélérer la transition énergétique, mais elles doivent être conçues de manière coordonnée et éviter les distorsions qui fragmentent le marché européen.
En fin de compte, le défi pour l’Europe est de la rendre plus résiliente, en renforçant sa capacité d’adaptation dans un environnement plus incertain. Cela implique de stimuler les investissements, notamment dans la technologie et l’énergie, de faire progresser l’intégration du marché unique en réduisant la fragmentation réglementaire et de préserver des cadres politiques prévisibles, notamment des signaux de prix clairs favorisant la transition énergétique.
L’Europe dispose de nombreux ingrédients nécessaires : des institutions fortes, un marché intérieur à grande échelle et des capacités industrielles adaptées. Le défi est désormais de savoir comment en tirer profit.
