Norvège retire près de 100 000 oursins du fond marin et fait renaître un ancien désert sous-marin, désormais rempli d’algues et de poissons
Entre avril 2024 et mai 2026, Rissa Citizen Science a organisé 23 journées dédiées à réduire la présence des oursins dans trois sites du nord de la Norvège. Le bilan fait état de 98 085 individus retirés, 20 336 minutes passées sous l’eau, soit environ 339 heures, et près de 500 participations bénévoles à Sørsjetéen, Telegrafbukta et Øksfjord.
Le changement est déjà perceptible, car là où s’étalait autrefois du rocher nu, les algues et les laminaires refont leur apparition, connues aussi sous le nom de kelp. Selon Rissa, certains poissons utilisent déjà cette végétation comme refuge et comme zone de reproduction. La conclusion mérite toutefois un ajustement, car la récupération est locale, progresse à des rythmes différents et dépend encore du suivi.
Presque 100 000 oursins retirés
La campagne a mêlé plongée, travail terrestre et relevés, et à Sørsjetéen et Telegrafbukta on a retiré en moyenne respectivement 2 698 et 2 790 oursins par séance. Le chiffre exact a été arrêté en mai, car Rissa a ensuite documenté de nouvelles sessions en juin et en septembre et n’a pas encore publié de total consolidé.
Il ne s’agissait pas d’un nettoyage improvisé. Une partie des spécimens a été remontée à la surface pour être comptée, pesée et mesurée, afin d’observer comment la population réagit au retour de la végétation. Ce petit détail transforme l’effort communautaire en information utile.
L’oursin n’est pas l’ennemi
L’oursin vert est une espèce indigène de ces eaux et joue son rôle lorsque l’écosystème est équilibré. Le problème survient lorsque les prédateurs manquent et que sa densité augmente au point que les jeunes pousses sont dévorées avant de former une forêt.
Le rapport de situation publié en 2025 par l’Institut de recherche marine considère probable que la surpêche du poisson-loup, du cabillaud côtier et de l’églefin ait affaibli ce contrôle naturel, bien que les preuves soient indirectes et qu’une période froide ait également favorisé les oursins. La même évaluation estime qu’environ 5 000 kilomètres carrés de forêts de kelp restent encore perdus dans les comtés de Troms et Finnmark et avertit qu’ils ne sont pas entièrement cartographiés. Ce n’est pas une mince affaire.
Trois lieux et trois rythmes
Sørsjetéen offre le résultat le plus net. Les algues et les laminaires ont recolonisé le tronçon travaillé le long d’un quai de 200 mètres au cœur de Tromsø, qui est désormais en phase d’entretien afin d’empêcher une reprise de la pression des oursins.
À Telegrafbukta, la zone de travail couvre environ 2 000 mètres carrés et environ un tiers était considéré comme restauré en mai; mais après un premier retour du kelp, des algues filamenteuses et d’autres espèces opportunistes ont regagné du terrain. S’agit-il d’une phase de transition ou d’un changement plus durable ? On l’ignore encore.
Øksfjord raconte une autre histoire. Après une intervention sur environ 150 mètres de littoral, les bénévoles ont découvert au printemps 2026 une nappe d’algues pionnières là où dominait autrefois la roche nue, ainsi que de jeunes spécimens de kelp. La situation a évolué en quelques mois, mais il serait encore prématuré de parler d’une forêt mature.
Un vivier revient à la vie
Une forêt sous-marine n’est pas simplement une accumulation de plantes. Ses feuilles apportent du volume, offrent des cachettes et des zones d’alimentation où les petits poissons et les invertébrés peuvent se développer à l’abri. Rissa indique que certains poissons utilisent la végétation restaurée comme refuge et comme zone de reproduction.
Cela ne signifie pas que les populations de pêche aient retrouvé leur niveau d’avant. Pour le démontrer, il faudra des séries de données plus longues et comparer les zones restaurées à des zones sans intervention. Les laminaires incorporent aussi du carbone dans leur biomasse et amortissent les vagues, mais le bénéfice le mieux documenté ici est le retour de l’habitat.
Science citoyenne depuis le mobile
La surveillance se poursuit hors de l’eau. Depuis novembre 2025, plus de 250 utilisateurs de l’application Rissa ont effectué environ 5 000 comptages et marqué près de 53 000 oursins sur des photographies de cadres de 50 par 50 centimètres.
Cette précision est importante car il ne s’agissait pas de 5 000 images distinctes. L’ensemble rassemblait alors 350 cadres, qui pouvaient être relus à plusieurs reprises afin d’améliorer la fiabilité du dénombrement. Ces données serviront à étudier les variations de densité, de biodiversité et de biomasse à Telegrafbukta.
Le défi est de faire durer la forêt
Le retrait des oursins ouvre une fenêtre pour que les spores déjà présentes dans la mer s’installent sur la roche. Mais, si des poissons prédateurs tels que le poisson-loup ou le cabillaud côtier viennent à manquer, de nouveaux oursins peuvent revenir et dévorer à nouveau les pousses. C’est pourquoi Sørsjetéen nécessite un entretien.
L’Institut de recherche marine avertit que le retrait manuel n’est pas adapté à la restauration de milliers de kilomètres carrés, bien qu’il démontre des résultats locaux et mobilise la population. Une expérience avec de la chaux vive dans le Porsangerfjord montre que le kelp peut persister près d’une décennie après la réduction des oursins, mais là aussi l’aide apportée par le crabe royal, une espèce introduite que les scientifiques ne préconisent pas comme outil de restauration, a joué un rôle.
«Pour restaurer la forêt de Finnmark, il est également essentiel que les poissons prédateurs reviennent», résume Anita Holmgren, responsable de la zone marine protégée de Lopphavet. En fin de compte, le succès ne consiste pas à retirer le dernier oursin, mais à rétablir un équilibre qui permette d’arrêter ces interventions. Le rapport communautaire d’impact publié par Rissa Citizen Science présente le dernier bilan exact disponible, arrêté en mai 2026.
