EL PAÍS

L'avenir parle aussi en espagnol : talent et entrepreneuriat hispaniques

En Amérique latine, 99 % des entreprises sont des micro, petites et moyennes entreprises. Rien qu’en Amérique latine et dans les Caraïbes, ces PME génèrent près de 60 % de l’emploi formel. Ils sont l’élément vital de nos économies et reflètent également notre façon de concevoir l’entrepreneuriat : souvent non pas comme un luxe, mais comme un acte de survie et de résilience.

Pendant près d’une décennie, j’ai eu le privilège de diriger l’un des prix internationaux les plus représentatifs de l’entrepreneuriat technologique à impact social, un pont entre l’Europe et l’Amérique latine qui recherchait des projets capables de répondre aux grands défis mondiaux. De cette expérience, j'ai appris quelque chose d'essentiel : les talents hispaniques sont là, les solutions existent et ce qui manque, ce sont les conditions appropriées pour qu'ils s'épanouissent.

En Europe, les entrepreneurs trouvent des programmes publics, des réseaux de mentors et un accès au capital-risque. Toutefois, dans une grande partie de l’Amérique latine, la créativité se fraie un chemin à travers des obstacles structurels. Cependant, en quelques années, les projets latino-américains commencent à rattraper les projets européens. Même si les statistiques restent défavorables – seules 45 % des micro-PME latino-américaines survivent plus de deux ans, contre 80 % des entreprises en Europe –, elles sont de plus en plus nombreuses à réussir à se consolider.

Je suis chilien et je vis hors de mon pays depuis près de vingt ans. J'ai une profonde affection pour ma terre, ainsi que pour tant d'autres pays hispaniques que j'ai eu l'occasion de connaître. Ils partagent tous un trait qui nous définit : la résilience. Face aux tremblements de terre, aux crises politiques ou aux inégalités, nous tombons et nous relevons. Cette même marque d’identité se retrouve chez les entrepreneurs, car l’entrepreneuriat n’est pas seulement une entreprise : c’est un mode de vie. J'ai vu des entrepreneurs mexicains transformer une idée en produit en quelques jours ; aux Colombiens devenus experts en design sans avoir été scolarisés ; aux Argentins qui réinventent leurs modèles économiques en pleine incertitude ; aux Chiliens qui, à partir de la pénurie, construisent des solutions mondiales. Ce mélange d'ingéniosité, d'urgence et de créativité constitue un avantage concurrentiel que nous ne reconnaissons pas toujours.

Un écosystème en pleine maturité

Le paysage change. Il existe aujourd'hui environ 26 licornes hispaniques (y compris l'Espagne), dont beaucoup sont nées dans des pays d'Amérique latine :

• Mexique : la fintech Clara a atteint une valorisation de plus d'un milliard de dollars ; Clip, spécialisé dans les paiements numériques, a levé plus de 100 millions lors de son dernier tour de table.

• Argentine : Ualá, une fintech leader, était valorisée à 2,75 milliards de dollars.

• Colombie : la super application Rappi maintient une valorisation de plus de 5 milliards et se prépare à entrer en bourse.

• Chili : NotCo a placé l'innovation alimentaire sur la carte mondiale, en dépassant 1,5 milliard de dollars.

Dans le même temps, les PME hispaniques continuent de constituer l’épine dorsale de nos économies. Des petites entreprises aux entreprises familiales, elles représentent entre 25 et 30 % du PIB régional et sont le premier pourvoyeur d'emplois pour des millions de personnes. Leur impact n’est pas seulement économique : ce sont des espaces où sont préservées la culture, l’identité et les valeurs communautaires qui nous unissent.

Le rôle de la femme entrepreneure

Un aspect clé souvent négligé est l’impact de l’entrepreneuriat féminin. L’Amérique latine est l’une des régions au monde où le taux de femmes entrepreneurs est le plus élevé. Beaucoup d’entre eux créent une entreprise non pas par opportunité, mais par nécessité : pour subvenir aux besoins de leurs enfants, élever un foyer, trouver l’indépendance économique. Mais ils le font avec une force transformatrice qui modifie le tissu social. Derrière chaque entreprise féminine se cache une histoire de courage et aussi un moteur de mobilité sociale pour toute une communauté.

Numérisation : une fenêtre qui s’ouvre

Un autre phénomène qui s’accélère est la numérisation. Le commerce électronique, les paiements numériques, la formation en ligne et l’accès aux outils technologiques ont uniformisé les règles du jeu. Aujourd'hui, un entrepreneur de Lima, Medellín ou Mexico peut vendre dans le monde entier depuis son propre téléphone. L’intelligence artificielle démocratise également des capacités auparavant impensables : analyse de données, conception, automatisation, stratégies commerciales en temps réel. La technologie n’est plus un luxe et devient une alliée incontournable.

Entrepreneuriat de vie

Tous les entrepreneurs n’aspirent pas à devenir une licorne ou à lever des millions de dollars. Il existe une autre forme d’entrepreneuriat – plus discrète, mais tout aussi précieuse – qui soutient nos communautés. C'est l'entrepreneuriat qui naît près de chez soi : la petite entreprise familiale, le magasin de quartier, l'atelier, celui qui transforme un métier en une source de revenus stable.

Cet effort de vie ne génère pas seulement du travail : il crée du tissu social, nourrit l'économie locale, préserve les traditions et offre un réseau de soutien là où l'État n'arrive pas toujours. Notre essence s'y reflète : la capacité de nous réinventer encore et encore, d'ouvrir une porte même si toutes semblent se fermer. Il s’agit de croire et de créer, surtout lorsque les États n’arrivent pas ou que les opportunités se font rares.

Défis et opportunités : vers un agenda hispanique

Des défis persistent : manque de financement initial, besoin de formation technologique, plus grande intégration régionale, politiques publiques qui accompagnent et ne gênent pas. Mais notre plus grand avantage est intangible : la capacité de transformer l’adversité en opportunité, de trouver des solutions là où d’autres ne voient que des problèmes.

Le monde hispanique doit faire un pas de plus : construire un véritable corridor d’entrepreneuriat hispanique, qui relie l’Espagne à l’Amérique latine, qui articule investissements, talents, réseaux de mentorat et plateformes technologiques. Nous avons les ingrédients : le marché, le talent, la culture commune et la créativité. Nous devons prendre la décision stratégique de penser comme une région et non comme des pays isolés.

Un entrepreneur n'abandonne jamais. L’Amérique latine non plus. Nous sommes un continent de talents, avec un langage commun et une créativité que le monde n’a pas encore pleinement découvert.

Le futur parle aussi en espagnol. Et le moment est venu de faire entendre une voix unie pour le monde.

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