EL PAÍS

Affaiblir les institutions environnementales

Comme plusieurs pays de la région, le Chili est confronté à une décision qui va bien au-delà des débats sur la croissance économique, les impôts ou les dépenses publiques. Au centre du débat se trouve également le rôle que l'État aura dans la protection du patrimoine naturel du pays. Dans un contexte où tout tourne autour de la réduction de l’appareil d’État, de la simplification de la réglementation, de la révision et de l’élimination des organismes publics, il est urgent de se demander quelles seraient les implications d’un affaiblissement des institutions environnementales pour le développement et l’économie du Chili.

Le débat est généralement présenté comme une tension entre croissance économique et réglementation environnementale. Il s’agit cependant d’une fausse dichotomie. L’expérience internationale montre que les pays ayant des niveaux de développement plus élevés disposent précisément d’institutions publiques solides, capables de gérer de manière adéquate leurs ressources naturelles, de prévenir les conflits socio-environnementaux et de générer une certitude pour les investissements.

La biodiversité constitue l'un des principaux atouts stratégiques du Chili en soutenant les services écosystémiques essentiels pour la société : approvisionnement en eau, captage et stockage du carbone, protection contre les événements climatiques extrêmes, pollinisation des cultures, pêche, tourisme et bien-être humain. Cependant, la conservation de ces biens publics ne se produit pas spontanément, mais nécessite une planification, un suivi, une inspection et une coordination entre plusieurs acteurs. C’est précisément là que les institutions environnementales jouent un rôle irremplaçable.

Le ministère de l'Environnement, le Service d'évaluation environnementale, la Surintendance de l'environnement et le Service de la biodiversité et des zones protégées ont été conçus pour relever des défis complexes que le marché, à lui seul, ne peut pas résoudre. Leur fonction est de garantir que les décisions de développement intègrent de manière adéquate les coûts environnementaux, protègent les écosystèmes vulnérables et sauvegardent les intérêts collectifs qui ont de moins en moins de représentation politique.

Lorsque l’on parle de réduction de l’État, les risques et les capacités qui pourraient être affectés sont rarement clairs. En matière environnementale, même des réductions apparemment mineures peuvent avoir des conséquences irréversibles. Il existe quatre risques très complexes : l’un d’entre eux est l’affaiblissement de la surveillance. Les normes environnementales n’ont de sens que s’il existe des institutions capables d’en vérifier le respect. Lorsque la capacité de contrôle diminue, les incitations à enfreindre les réglementations augmentent, générant des conséquences auxquelles il est ensuite beaucoup plus coûteux de remédier. L'expérience internationale montre que la prévention est généralement beaucoup moins coûteuse que la restauration écologique.

Un deuxième risque est lié à l’affaiblissement du système d’évaluation de l’impact environnemental. L'évaluation environnementale n'est pas une simple procédure bureaucratique, mais plutôt un outil qui nous permet d'identifier, de prévenir et d'atténuer les impacts avant qu'ils ne se produisent. Lorsque les capacités techniques sont réduites, les processus sont artificiellement raccourcis et les normes d’évaluation sont affaiblies, les projets sont approuvés aveuglément, avec des informations insuffisantes ou sans prendre suffisamment en compte leurs effets cumulatifs sur les écosystèmes et les communautés. Tout cela au nom du « déverrouillage » des investissements.

Un troisième risque est lié à la gestion des aires protégées. Le Chili a réalisé d’importants progrès dans l’expansion de son système de protection terrestre et marine au cours des dernières décennies. Toutefois, la déclaration d’aires protégées n’est qu’une première étape. Une conservation efficace nécessite du personnel, du financement, de la planification et une présence territoriale permanente. L’affaiblissement institutionnel expose nos zones protégées à une dangereuse vulnérabilité.

En ce sens, la création récente du Service de la Biodiversité et des Aires Protégées a cherché à combler une lacune historique dans la conservation du pays. L’affaiblir avant qu’il ne soit pleinement mis en œuvre reviendrait à gaspiller des années d’accords fondés sur une construction technique, scientifique et politique visant à renforcer la gestion de la biodiversité.

Paradoxalement, l’affaiblissement des institutions environnementales génère des effets négatifs sur l’investissement privé. On suppose souvent que moins de réglementation signifie automatiquement une plus grande croissance économique. Toutefois, les investisseurs ont besoin de règles claires, de processus prévisibles et d’organismes techniquement compétents. Lorsque les institutions perdent leurs capacités, l’incertitude concernant les décisions réglementaires augmente, les conflits avec les communautés locales et la judiciarisation augmentent. Le résultat est exactement le contraire de ce qui était prévu : des coûts plus élevés et moins de certitude pour les projets.

Un quatrième risque important est la perte de capacité d’adaptation face au changement climatique. Le Chili est confronté à des défis croissants liés aux sécheresses prolongées, aux incendies de forêt, au retrait des glaciers, à l’élévation du niveau de la mer et aux événements météorologiques extrêmes. L’adaptation au climat nécessite une planification territoriale, une gestion intégrée des bassins versants, la protection des écosystèmes stratégiques et une coordination entre les différents niveaux de gouvernement. Toutes ces fonctions dépendent d’institutions publiques solides dotées de capacités techniques adéquates.

Il existe un consensus sur la nécessité d'améliorer nos institutions, de simplifier les procédures, d'éliminer les doubles emplois et d'améliorer l'efficacité de l'appareil d'État. La modernisation est nécessaire et souhaitable. Cependant, nous observons une intention politique claire d’affaiblir ou, dans le pire des cas, de démanteler. Améliorer les capacités institutionnelles ne peut pas équivaloir à les réduire. La rationalisation des processus ne doit pas signifier l’élimination des contrôles essentiels.

Au cours des quatre prochaines années, le pays sera confronté à une décision politique déterminante : opter pour un modèle qui considère le capital naturel comme un atout stratégique pour le développement ou considérer la conservation de la biodiversité comme un obstacle à lever pour accélérer les investissements. Ce qui est en jeu n’est pas seulement la protection des espèces ou des écosystèmes, mais la capacité de l’État à protéger les biens communs et à représenter les intérêts collectifs à long terme dans une démocratie.

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