Changement climatique et cultures autochtones : glaciers et plantes, porteurs de siècles de connaissances
Changement climatique et cultures indigènes : les monts Rwenzori, à la frontière entre l’Ouganda et le Congo, ont perdu plus de 90 % de leurs glaciers depuis le XXe siècle. Cette fonte et la disparition rapide de leurs lacs menacent la survie culturelle du peuple bakonjo, une communauté ancestrale dont la foi, la cosmologie et les rituels quotidiens dépendent de l’écosystème fragile de haute montagne.
Le réchauffement climatique désarticule les cérémonies traditionnelles liées aux pluies et rend invisibles les lieux sacrés, un phénomène qui touche aussi les communautés andines et amazoniennes. En Amazonie, la crise climatique dans la forêt menace d’éteindre un tiers des plantes médicinales autochtones. La destruction environnementale met fin à un patrimoine bioculturel précieux et prive l’humanité de potentiels remèdes pharmacologiques.
Le changement climatique et les cultures indigènes
À la frontière entre l’Ouganda et la République démocratique du Congo se trouvent les monts Rwenzori. Bien qu’elles soient situées près de l’équateur, elles comptent parmi les rares chaînes de montagnes africaines qui possèdent de la neige et des glaciers, ainsi qu’une grande diversité de flore et de faune.
Sur leurs pentes vit le peuple bakonjo, dont l’identité culturelle, la cosmologie, les croyances et les pratiques sont étroitement liées aux montagnes et à leurs glaciers. Par exemple, dans la tradition bakonjo, on considère que ces glaciers constituent le sperme semi-solide du dieu de la montagne Kithasamba, le créateur du monde qui réside près du sommet. Ce dieu est celui qui féconde la terre et assure sa productivité, notamment parce que ces glaciers alimentent les rivières de la région.
Au total, les bakonjo reconnaissent 21 dieux et déesses qui, selon leurs croyances, gouvernent l’utilisation des ressources des montagnes Rwenzori. Et, pour les honorer, ils accomplissent un total de 13 rituels spirituels avant, pendant et après la collecte des ressources naturelles de ces zones.
Cependant, toute cette culture est en danger à cause du changement climatique. C’est ce que rapporte un article publié dans Nature le mois de février dernier, qui recense plusieurs écosystèmes montagnards fortement liés aux croyances religieuses de diverses régions du monde et le risque de leur disparition due au réchauffement climatique.
Les rituels ancestraux qui se déroulent sur les glaciers
Moses Muhumuza est chercheur à l’Université des Montagnes de la Lune, en Ouganda, et travaille dans les montagnes Rwenzori pour étudier ces changements d’écosystème, ainsi que pour servir de médiateur entre le gouvernement ougandais et les bakonjo concernant l’usage des montagnes.
« Dans la cosmologie du peuple bakonjo, plusieurs rituels étaient célébrés sur les montagnes, et ces rituels étaient fortement liés à la neige », déclare Muhumuza. « Mais les changements sur les montagnes font qu’ils ne sont plus en mesure de les accomplir. »
Selon l’article, depuis le début du XXe siècle, 90 % des glaciers de cette chaîne ont disparu. Cette transformation physique, associée aux évolutions climatiques qui affectent la flore et la faune de la région, a de profondes implications pour la vie spirituelle des bakonjo.
« À mesure que les glaciers reculent, la communauté perd non seulement un symbole clé de sa cosmologie, mais aussi le contexte environnemental nécessaire à ses rituels et à son sentiment de bien-être », expliquent les auteurs.
Mais ce n’est pas seulement les glaciers qui sont touchés. Iván Lizaga, chercheur à l’Institut Pyrenéen d’Écologie (IPE-CSIC) et coauteur de l’article, a travaillé avec Muhumuza à la surveillance des lacs près des monts Rwenzori et met en garde contre leur disparition progressive.
« En environ trente ans, des lacs ont disparu dans ces montagnes, et avec eux tous les rituels qui leur étaient liés », déclare-t-il. Il avertit également sur ces pertes à long terme.
« Certaines générations actuelles se souviennent encore des lacs disparus, mais les suivantes pourraient ne pas concevoir qu’il y eut un jour un lac là-bas. Cela ne paraîtra peut-être plus suffisamment important pour le préserver ou se battre pour cela », ajoute-t-il.
Les traditions associées à la pluviosité
Le changement climatique a aussi affecté les pluies et, avec elles, d’autres types de rituels. Par exemple, ce que l’on appelle le barrer la crête, où une fois tous les cinq ans les bakonjo montaient sur la montagne puis redescendaient, et ramassaient chez eux et autour d’eux des objets jugés maléfiques afin d’en effectuer le nettoyage.
Cette cérémonie était synchronisée avec les schémas saisonniers des pluies et a presque entièrement disparu en raison de la variabilité climatique croissante. À cela s’ajoute le déclin des espèces végétales et animales locales, qui a compliqué la célébration d’autres cérémonies traditionnelles.
« À mesure que ces liens spirituels s’érodent, la population s’éloigne de plus en plus des normes culturelles qui régissaient l’utilisation durable des ressources », disent les auteurs de l’article. « En fin de compte, le changement climatique menace non seulement la biodiversité, mais aussi la diversité bioculturelle et le patrimoine des Montagnes des Rwenzori. »
En effet, même les mesures prises pour favoriser la conservation des montagnes ont aussi eu des effets négatifs sur les bakonjo.
« Ces rituels n’ont pas seulement été réduits par le réchauffement climatique, mais aussi par la restriction d’accès au Parc National qui a été établi dans les Rwenzori », souligne Muhumuza. C’est lui-même, l’intermédiaire entre le gouvernement ougandais et la communauté ougandaise, qui a cherché un accord.
« Nous avons négocié que certains sites sacrés puissent être signalés où les bakonjo puissent accéder pour accomplir leurs rituels. Il ne s’agit pas seulement de la conservation des montagnes, mais aussi des valeurs culturelles qui leur sont associées », déclare Muhumuza.
Certains pensent qu’il s’agit d’un châtiment divin
Le changement climatique affecte aussi les croyances religieuses dans d’autres parties du monde, qui proposent des explications variées du phénomène. C’est le cas de plusieurs communautés des Andes. Selon les explications du même article de Nature, Guillermo Salas Carreño, anthropologue de l’Université du Pérou, le recul des glaciers dans la région andine affecte aussi la culture.
« Les glaciers et les montagnes sont perçus dans ces communautés comme des êtres qui, entre autres capacités, possèdent une volonté non seulement sur le temps, mais aussi sur le climat », écrit Salas.
La différence avec d’autres régions est que beaucoup de personnes de ces groupes ethniques ont migré vers les grandes villes, et voient la crise climatique comme une condamnation pour cela.
« Beaucoup de communautés ont tendance à endosser la responsabilité de ce phénomène, l’interprétant comme une sorte de châtiment imposé par les montagnes elles-mêmes pour avoir négligé leurs pratiques de relation avec ces êtres », explique Salas. De plus, on le voit aussi comme une conséquence de leurs “manquements moraux” liés à des « transformations dans l’esprit communautaire dû à une plus grande implication avec les espaces urbains et les économies monétaires ».
Péril d’extinction des plantes médicinales
La disparition d’espèces végétales due à la crise climatique a aussi des conséquences culturelles, dans ce qu’on appelle le patrimoine bioculturel. Selon une autre étude publiée dans la revue Nature, publiée en juillet dernier, le changement climatique pourrait réduire d’un tiers les espèces végétales autochtones utilisées par les cultures indigènes du bassin amazonien.
« Ces plantes jouent un rôle fondamental dans les sociétés indigènes de bien des manières: comme nourriture, y compris les légumineuses, les palmiers, les huiles et bien plus; dans les pratiques culturelles telles que les coutumes communautaires ou la chasse; dans la construction et dans la médecine », explique Rodrigo Cámara-Leret, chercheur à l’Université de Zurich (Suisse) et premier auteur de l’étude.
Les chercheurs ont rassemblé plus de 90 000 rapports qui documentent les usages des plantes amazoniennes par les populations entre 1504 et 2023. Il a été démontré que les sociétés amazoniennes utilisent près de 5 800 espèces végétales différentes.
En modélisant l’impact de la crise climatique sur ces espèces, ils ont observé que cela pourrait entraîner la perte d’un quart des connaissances documentées liées aux usages des espèces végétales amazoniennes d’ici la fin du siècle.
« Les cultures indigènes pourraient perdre en moyenne entre 28 et 34 % des espèces végétales qu’elles utilisent et entre 18 et 23 % des services associés à ces espèces en raison du réchauffement climatique », souligne Cámara-Leret.
L’accès aux ressources vitales des peuples autochtones en péril
Cela, souligne l’enquêteur, affecte aussi l’accès à des ressources vitales, car « beaucoup de communautés n’ont pas accès à des supermarchés ou à des pharmacies, et se servent de ces espèces végétales ».
L’enquêteur insiste sur le fait qu’il s’agit d’une perte non seulement pour les communautés, mais pour l’humanité tout entière. « Les espèces médicinales seront celles qui subiront les plus forts impacts du changement climatique; cela signifie que le savoir ayant le plus grand potentiel de se traduire en nouveaux médicaments ou traitements — d’un intérêt direct pour la santé mondiale — est aussi le plus exposé ».
Les auteurs des études soulignent que ce ne sont là que quelques exemples montrant que, une fois de plus, le changement climatique affecte fortement des communautés qui n’en sont que très peu responsables, au point de menacer des traditions et des cosmovisions séculaires.
