Financement privé pour le développement dans un monde de plus en plus instable
Au cours de la dernière décennie, le débat sur le financement du développement est passé de l’aspiration à la responsabilité. Aujourd’hui, cette responsabilité est mise à rude épreuve dans un contexte mondial marqué par la fragmentation, l’instabilité et le retrait des moteurs traditionnels du multilatéralisme. S’il y a dix ans le défi consistait à concevoir des mécanismes permettant d’attirer les capitaux privés, la priorité est désormais de protéger ces mécanismes et de construire des écosystèmes financiers résilients.
Le Programme d’action d’Addis-Abeba (AAAA) de 2015 proposait un cadre basé sur le renforcement des recettes publiques, la modernisation des administrations et la création de conditions facilitant l’entrée de capitaux privés dans les efforts de financement du développement. Dix ans plus tard, l'Engagement de Séville, en 2025, place le secteur privé au centre de l'équation et exige des instruments, objectifs et mécanismes de suivi spécifiques qui vérifient la mobilisation des ressources vers les objectifs de développement durable (ODD).
Séville a introduit quatre transformations importantes : la quantification du déficit (estimé à environ 4 milliards de dollars par an) et les objectifs de mobilisation ; procédures et paramètres (normes d’additionnalité et cycles d’examen biennaux) ; mécanismes opérationnels (plateformes de garantie, reconnaissance prudentielle des actifs durables, modèles contractuels standardisés) ; et un appel explicite à tripler la capacité de prêt des banques multilatérales de développement.
Ce changement implique de reconnaître que l’ampleur nécessaire des ressources financières n’est réalisable que si les investisseurs institutionnels, commerciaux et des marchés financiers participent dans des conditions gérables. Pour que cela se produise, les projets doivent être bancables, c'est-à-dire que le profil risque-rendement soit compatible avec les mandats institutionnels, avoir une taille et une capacité ; que les contrats et les flux de trésorerie sont crédibles (PPA, ) et qu'ils offrent des mécanismes de sortie raisonnables et clairs.
Quoi qu’il en soit, les défis pratiques restent énormes. En Amérique latine et dans les Caraïbes, la fragilité de la bancabilité s’accompagne d’une offre insuffisante de projets matures, d’asymétries d’information, de volatilité macroéconomique et de limitations institutionnelles locales. Pour cette raison, Séville exige à la fois la création d’infrastructures de marché (plateformes de garantie et fenêtres de préparation de projets), ainsi que des réformes réglementaires et fiscales qui rendent l’investissement dans le développement rationnel d’un point de vue financier et pas seulement éthique.
Mais parmi les défis les plus notables figurent les effets possibles de l’absence des États-Unis dans le compromis de Séville et l’éventuelle réponse européenne. Sans le leadership et la capacité financière des États-Unis, la masse de capitaux concessionnels et de contre-garanties de haute qualité qui facilitent l’accès au marché pour les émetteurs les moins bien notés peut être dispersée et la possibilité de promouvoir des réformes multilatérales ambitieuses nécessitant un consensus est affaiblie et un signal de risque politique est transmis au marché. Dans ce scénario, Séville court le risque de rester un cadre politique aux mises en œuvre partielles.
Face à ce panorama, l’Union européenne et les autres puissances peuvent et doivent proposer des réponses opérationnelles, financières et réglementaires, mais l’initiative décisive doit aussi surgir dans les régions du Sud elles-mêmes. En particulier, l’Amérique latine et les Caraïbes doivent jouer un rôle proactif : promouvoir des réformes réglementaires cohérentes, consolider les réserves de projets bancables et renforcer les capacités infranationales à absorber les investissements.
Dans cet effort, les banques de développement comme la CAF peuvent fonctionner comme un levier régional, puisqu’elles agissent comme un point d’ancrage financier et technico-opérationnel (ressources de financement, contre-garanties, conception de véhicules, etc.), avec la capacité de rassembler les gouvernements, d’autres organismes multilatéraux et les marchés privés.
Pour que Séville cesse d’être un simple texte politique, il faut des mesures concrètes avec des plateformes de garantie suffisamment musclées, des fenêtres qui préparent des projets bancables, des cadres fiscaux et prudentiels qui reconnaissent et favorisent les actifs durables et des données publiques, standardisées et vérifiables. L’Europe peut et doit contribuer activement à cette mise en œuvre, mais le succès en Amérique latine et dans les Caraïbes dépendra de l’articulation du leadership régional, du renforcement des capacités locales et de la consolidation d’une gouvernance de marché capable d’attirer, d’augmenter et de maintenir les investissements privés dans des projets qui font réellement progresser les ODD.
