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Traçabilité du bétail : une loi que la Colombie ne pouvait plus devoir

Pendant des années, la traçabilité du bétail en Colombie était une question en suspens. Une dette envers les forêts, envers les communautés qui les habitent et envers l’élevage formel qui mérite d’être différencié de celui qui déforeste. Récemment, avec 91 voix pour lors de la séance plénière de la Chambre des représentants, cette dette a commencé à être réglée.

L’ampleur du problème ne laisse aucune place à l’ambiguïté. La Colombie compte près de 29 millions de têtes de bétail – l’un des plus grands cheptels bovins d’Amérique latine – et l’élevage extensif occupe plus de 35 millions d’hectares. Les données de l'IDEAM et du FCDS sont concluantes : en 2024, le pays a perdu plus de 107 000 hectares de forêt, soit une augmentation de 35 % par rapport à l'année précédente. L’élevage illégal est l’un des principaux facteurs, avec l’accaparement des terres et l’ouverture de routes non planifiées. Les zones géographiques les plus touchées ne sont pas le fruit du hasard : Caquetá, avec plus de 25 000 hectares déboisés ; Meta, avec plus de 21 000 ; et Guaviare, avec environ 17 000 personnes. C'est la bande Andes-Amazonie-Orénoque qui supporte le plus grand poids de cette pression, y compris les parcs nationaux comme celui de Tinigua, où plus d'un tiers du couvert forestier a déjà été perdu et où des milliers de bovins ont été recensés dans son périmètre.

L’approbation de la loi sur l’élevage sans déforestation constitue une étape importante pour le pays et trace la voie à suivre pour la région. C’est également un signe que la Colombie peut conclure des accords lorsqu’elle comprend qu’un problème n’est pas sectoriel, mais étatique. La déforestation n'est pas seulement une problématique du ministère de l'Environnement : elle traverse toute la chaîne de production, depuis le financement et la mobilisation du bétail jusqu'à sa commercialisation et son exportation.

Son mécanisme central est l’interopérabilité. Pour la première fois, les systèmes ICA, IDEAM et cadastre pourront croiser les données : un animal pourra être suivi depuis la propriété d'origine jusqu'à l'usine de transformation et vérifier si cette propriété a un historique de déforestation. Les ventes aux enchères, les usines de transformation de viande et les exportateurs doivent prouver l'origine de leurs fournisseurs. La traçabilité n'est pas qu'un outil technique : c'est un levier qui redonne confiance dans nos filières agroalimentaires et aligne les incitations de l'État avec ses propres engagements climatiques.

Nous ne partons pas de zéro. Chez The Nature Conservancy, nous démontrons sur le terrain depuis des années que bien produire et prendre soin de la forêt ne s’excluent pas mutuellement. Grâce à l'approche R2A Élevage et Agriculture Régénérative et au Projet d'Élevage Colombien Durable, nous avons accompagné plus de 4 000 familles dans 87 municipalités, transformant plus de 42 000 hectares grâce à des systèmes sylvopastoraux et à la mise en œuvre de pratiques régénératrices. L'éleveur responsable existe, génère des résultats mesurables et mérite un marché qui le reconnaît.

Nous avons aussi l'expérience de la région. Dans le Gran Chaco argentin, en collaboration avec les producteurs et le gouvernement, nous avons promu la création de VISEC, une plateforme gratuite qui nous permet de suivre la chaîne de production et de certifier qu'elle n'est pas liée à la déforestation. Le résultat : 95 % de la production argentine de soja répond déjà aux normes de durabilité traçables. À Pará, au Brésil, nous accompagnons le gouvernement local dans un programme de traçabilité individuelle obligatoire pour 26 millions de têtes de bétail, dont le potentiel – selon une analyse de Bain & Company – est de générer 1 milliard de dollars supplémentaires en valeur pour cette chaîne de production. La Colombie peut tirer des leçons de ces deux expériences.

Vient maintenant la partie la plus exigeante : bien mettre en œuvre. L’interopérabilité des systèmes nécessite une coordination efficace entre les entités, avec des agendas et des budgets différents. Les diligences exigées de la chaîne commerciale ne se font pas seules par décret. Et le soutien aux petits producteurs et aux usines d'utilité publique, que prévoit expressément la loi, a besoin de véritables instruments sur le territoire. La Colombie a une longue histoire de réglementations bien intentionnées dont la mise en œuvre est diluée : le succès de cette nouvelle loi en dépend, ce qui constitue en même temps un défi pour le prochain gouvernement. C'est aussi l'occasion de démontrer que le développement agricole du pays peut être planifié avec comme principe la protection de l'environnement. Cette loi mérite un destin différent, et sa réalisation dépend de tous : de l'État qui la réglemente, du secteur qui l'adopte et de la société qui l'exige.

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