Unis pour résister et résonner
Que se passe-t-il lorsqu'un tweet raciste est reproduit des centaines de fois, que vos réseaux sociaux sont inondés d'insultes et que la direction de vos médias ou vos proches vous demandent de « vous calmer » ? Pour de nombreux journalistes, communicateurs et générateurs de contenus d’origine africaine en Amérique latine, le harcèlement numérique n’est pas un événement isolé : il répond à une logique systémique qui punit nos voix. Et pourtant, cette violence reste innommée ou ignorée par les médias, les plateformes ou les politiques publiques.
Le harcèlement au travail et dans les espaces numériques fonctionne comme un régime de violence intersectionnelle – racisme, sexisme et classisme – qui commence avant même la pratique du journalisme, conditionnant l’accès à la formation, aux opportunités et aux réseaux. Elle ne reste pas en dehors des horaires : elle rompt les temps de repos, porte atteinte au droit aux soins et à la santé globale, désorganise les projets de vie, affaiblit la sécurité individuelle et collective et limite la participation politique.
Tout se passe sur un terrain d’inégalité structurelle : selon les indicateurs de genre de la CEPALC-ONU Femmes en 2023, pour 100 hommes, il y a 118 femmes dans la pauvreté et 120 dans l’extrême pauvreté, avec des impacts particulièrement marqués parmi les femmes d’ascendance africaine et autochtones, une réalité qui exige des réponses globales, au-delà du punitivisme et du budget des soins. C’est dans ce contexte que Repcone – Réseau de protection numérique pour les communicateurs noirs, promu par le Rede de Jornalistas Pretos (Réseau des journalistes noirs) – se consolide comme un espace essentiel. Il ne suffit pas d'affirmer que des réseaux de journalistes existent déjà ; Il est nécessaire d’en construire un qui garantisse des conditions sûres et dignes aux communicateurs d’origine africaine, avec des protocoles qui dénoncent le racisme et son intersection avec le harcèlement sexuel et numérique.
Ce que nous ne pouvons ignorer
La possibilité de désagréger le harcèlement numérique des femmes d’ascendance africaine dans nos pays reste limitée, mais nous avons des preuves de violences numériques contre les femmes journalistes en général, lorsque l’intersection entre le travail et les plateformes est faite.
Une étude de l'UNESCO en collaboration avec le Centre international des journalistes (ICFJ) révèle que 73 % des femmes journalistes interrogées ont été victimes de violences en ligne liées à leur travail (y compris des menaces sexuelles et des campagnes coordonnées). Et, en termes de disproportion raciale, le projet Troll Patrol (Amnesty International/Element AI) a montré que les femmes noires étaient 84 % plus susceptibles que les femmes blanches d'être mentionnées dans des tweets abusifs ou problématiques.
Au niveau mondial, la première enquête menée par l'Organisation internationale du travail (OIT) en collaboration avec Gallup confirme que plus d'un salarié sur cinq a été victime de violence ou de harcèlement au travail tout au long de sa vie, avec des taux plus élevés parmi les jeunes femmes, les migrants et les groupes touchés par la discrimination fondée sur le sexe, la race/la couleur de peau. En d’autres termes : l’intersectionnalité compte.
Et qu’est-ce que cela signifie dans un pays comme le Pérou ?
Bien que l’État péruvien dispose d’un cadre réglementaire pertinent – comme la réglementation de la loi 27942, qui reconnaît également le harcèlement sexuel dans les environnements numériques, et la ratification de la Convention 190 de l’OIT –, les moyens de prévenir, punir et réparer la violence numérique restent flous. L'impunité persiste.
La Politique nationale du peuple afro-péruvien pour 2030 reconnaît que le racisme structurel limite l'autonomie des personnes d'ascendance africaine, en particulier des femmes. Dans ce cadre, les médias ne sont pas neutres : ils peuvent reproduire des stéréotypes ou marginaliser des voix, mais ils peuvent aussi devenir des espaces de représentation digne et de défense des droits.
Sans conditions de travail sûres, sans accès aux soins ni protection contre le harcèlement numérique, la participation des femmes d'ascendance africaine à l'écosystème de communication est restreinte, surtout lorsqu'il s'agit d'être une voix critique dans une société profondément inégalitaire et discriminatoire. L'État doit garantir des environnements exempts de violence raciale et sexiste, des institutions axées sur le genre, l'ethnicité et la race et l'intersectionnalité ; où un budget public spécifique est garanti pour garantir notre autonomie – également dans la sphère symbolique et médiatique.
Des déclarations aux actes
Reconnaître que le racisme et le sexisme sont structurels ne dispense pas l’État ou les institutions d’agir dès maintenant. Comme nous le soulignons de différentes voix d’ascendance africaine – notamment d’auteurs comme Bell Hooks et Sueli Carneiro – nommer ce qui nous viole n’est que la première étape.
De par mon expérience de communicateur et journaliste afro-péruvien, j’ai vécu personnellement les multiples formes de harcèlement qui se croisent entre les questions raciales et sexuelles. Ce n’est pas seulement une violence symbolique, c’est une violation concrète de notre corps, de notre santé mentale et de notre possibilité d’habiter l’espace public.

Pour prévenir, protéger et transformer, nous proposons quelques parcours spécifiques :
- Protocoles qui nomment le racisme et son intersection avec le harcèlement sexuel. Les politiques institutionnelles doivent abandonner les approches abstraites de genre. La Convention 190 de l'OIT offre un cadre clair, mais elle doit être opérationnalisée avec une approche intersectionnelle et un budget spécifique.
- Reconnaître l’environnement numérique comme un espace de travail et de risque. La violence sur les réseaux sociaux n’est pas « étrangère » au travail des communicateurs racisés. Des mécanismes internes sont nécessaires pour signaler les attaques numériques à motivation raciale ou sexiste, ainsi que des actions de modération, l'enregistrement des preuves, le confinement émotionnel et la protection juridique.
- Accompagnement psychologique et juridique avec une approche antiraciste. Les soins prodigués aux victimes de harcèlement doivent reconnaître l’impact structurel du racisme sur la santé mentale. Cela implique des professionnels qualifiés, des ressources juridiques, des aménagements raisonnables et des systèmes de données désagrégés.
- Leadership institutionnel diversifié et actif contre la violence. Il ne suffit pas de s'exprimer face à la crise : il faut un leadership qui agisse, sanctionne, prévient et – surtout – reflète la diversité de ceux qui communiquent. L’absence des personnes d’ascendance africaine, autochtones, trans, handicapées, entre autres, dans les espaces de prise de décision perpétue l’impunité et reproduit une culture du silence complice.
Le droit de communiquer sans être violé est aussi le nôtre
Le parcours des femmes afro-descendantes et noires dans la communication commence généralement par une décision intime : étudier, pratiquer le journalisme ou créer du contenu – dans les médias traditionnels ou alternatifs – même sans références à consulter. Cela continue lorsque nous frappons à des portes qui se ferment encore et encore dans une société qui nous racialise et nous déshumanise. Et cela persiste quand, une fois à l'intérieur, nous devons constamment démontrer notre capacité professionnelle… et aussi notre humanité. Tout cela, alors que nous sommes confrontés à des violences numériques, racistes et sexistes qui cherchent à nous faire taire.
Nommer ce voyage est important. Non pas pour le romantiser, mais pour en reconnaître les coûts et récupérer ce que nous tissons ensemble : des réseaux de soins, de protection et de soutien qui nous permettent de continuer à habiter l’espace public avec dignité.
Un réseau de sécurité numérique pour les communicateurs noirs n'est pas seulement une structure professionnelle : c'est une réponse politique. Un espace qui valide l’expérience vécue, donne la priorité aux soins collectifs et articule des stratégies contre le racisme structurel qui traverse nos trajectoires – dans les rédactions, sur les réseaux sociaux et sur toutes les plateformes où nous exerçons le droit de communiquer.
Audre Lorde l'a dit clairement : « Prendre soin de moi n'est pas de l'autosatisfaction. C'est de l'auto-préservation. Et c'est un acte de guerre politique. »
Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous sommes plus nombreux et que nous traversons des frontières – géographiques et symboliques – que nous rencontrons, nommons, protégeons. Et que nous n’acceptons plus les vides ni les silences institutionnels. Nous exigeons des réseaux antiracistes, des politiques publiques qui reconnaissent et sanctionnent le harcèlement numérique avec une approche intersectionnelle, et des conditions décentes pour exercer le journalisme sans avoir à sacrifier le repos, la santé mentale ou l'intégrité physique.
Nous continuons à résister. Nous écrivons notre histoire au présent.
Avec votre propre voix. En collectif.
