Le camp de base de l’Everest dégage une chaleur telle qu’avec les combustibles et l’urine il pourrait fondre près de 2 500 tonnes de glace en une saison

Le camp de base de l’Everest se dresse chaque printemps au-dessus du glacier Khumbu et finit par ressembler à une petite ville. Une nouvelle étude estime que la chaleur dégagée par les combustibles et l’urine pendant la saison 2023 contenait assez d’énergie pour faire fondre 2.492 tonnes de glace et de neige, avec une marge d’incertitude de 528 tonnes.

Mais il faut lire ce chiffre avec prudence. Les chercheurs n’ont pas mesuré que toute cette glace disparaisse, mais ont établi une équivalence énergétique, et ils n’ont pas non plus conclu que les alpinistes aient remplacé le changement climatique comme cause principale de la fonte. Ce qu’ils démontrent toutefois, c’est une pression locale, évitable et de plus en plus forte sur un glacier qui est déjà en difficulté.

Une petite ville sur la glace

À environ 5 350 mètres d’altitude, plus de 2 000 personnes peuvent y vivre pendant environ sept semaines, dans le camp, où il y a cuisines, chauffage, générateurs et près de 1 600 tentes. Qu’est-ce que cela implique de maintenir tout cela en marche juste au-dessus d’un glacier ? Beaucoup d’énergie.

Pendant le printemps 2023, les exploitants ont déclaré l’utilisation de 824 bombonnes de gaz liquéfié, 18 935 litres de kérosène et 5 130 litres d’essence. Ceux-ci ont été utilisés pour cuisiner, chauffer les tentes et produire de l’électricité. Dans un endroit sans réseau électrique, chaque confort doit remonter la montagne et laisse sa propre empreinte.

D’où proviennent les 6 000 litres

Le chiffre lié à l’urine ne provient pas de remplir et mesurer des réservoirs. L’équipe s’est appuyée sur une population estimée de 2 127 personnes, une durée de séjour moyenne de 50 jours et une production quotidienne pondérée de 3,18 litres par personne, basée sur des études de physiologie en haute altitude.

Le résultat s’élève à environ 338 000 litres sur une saison, soit environ 6 760 litres par jour. C’est d’où vient ce chiffre, habituellement arrondi à «plus de 6 000 litres par jour». La chaleur emmagasinée par ce liquide à la sortie du corps aurait la capacité de faire fondre environ 154 tonnes de glace pendant toute la campagne, et non pas chaque jour.

Cette quantité représente un peu plus de 6 % des 2.492 tonnes calculées pour toutes les sources locales étudiées. La majeure partie de l’équivalence correspond donc à la combustion de gaz, de kérosène et d’essence. Et cela modifie considérablement la lecture du problème.

Ce que signifient les 2 492 tonnes

Les auteurs estiment que le camp a libéré 849 174 mégajoules de chaleur, avec une marge de 179 774 mégajoules. Puis ils ont converti cette énergie en la quantité théorique de glace et de neige qu’elle pourrait fondre. L’intervalle final va de 1 964 à 3 020 tonnes, soit à peu près l’eau contenue dans une piscine olympique.

Ce n’est pas une mesure directe de la glace perdue sous les tentes. Une partie de la chaleur peut se disperser dans l’air, dans les équipements ou sur d’autres surfaces, de sorte que dire que les alpinistes ont fondu exactement 2 492 tonnes irait au-delà de ce que dit l’étude. L’expression correcte est « énergie suffisante pour fondre ». Ce n’est pas un détail mineur.

Le climat reste au centre

Le travail analyse trois pressions. Il s’agit du changement climatique global, des combustibles fossiles utilisés sur le camp et du rejet d’urine. Grâce à des images des satellites Landsat entre 1991 et 2023, l’équipe a obtenu une tendance de 0,28 °C par an pour la température de la surface du camp, soit environ le double de celle observée sur la partie voisine du glacier.

On parle de température de surface, pas de température de l’air, et cette différence ne démontre pas à elle seule que toute la hausse provienne du camp. Une analyse de 79 glaciers de l’Everest a calculé que la perte moyenne annuelle est passée de 0,23 mètre d’eau équivalente dans les années 60 à 0,38 entre 2009 et 2018, soit une augmentation d’environ 65 %. Le réchauffement climatique demeure le moteur de fond, tandis que l’activité du camp ajoute un foyer local sur un glacier déjà affaibli.

L’urine est aussi un résidu

Bien que les excréments soient généralement collectés dans des latrines et transportés dans la vallée, une grande partie de l’urine finit dans l’environnement glaciaire. L’étude calcule son apport thermique, mais n’analyse pas directement la qualité de l’eau ni ne mesure la pollution en aval. Ce sont des problèmes liés, mais ce n’est pas le même résultat scientifique.

En pratique, gérer les liquides pour des milliers de personnes à cette altitude est complexe. Mais laisser filtrer ces liquides entre le glace ne les fait pas disparaître non plus. Lorsque le glacier fond, ce qui s’est accumulé peut recommencer à circuler avec l’eau, et là le problème cesse d’être une simple gêne du camp.

Un campement différent

Les chercheurs proposent de réduire l’usage des combustibles fossiles, d’améliorer la gestion des déchets humains et de renforcer la surveillance du glacier. Ils identifient aussi deux emplacements potentiels au sud-ouest du camp actuel, situés sur terrain stable et non sur la glace.

« À long terme, il faudrait envisager de déplacer le camp de base du glacier vers une zone stable proche », affirme l’équipe. Le déplacer ne stopperait pas le changement climatique, mais il éloignerait des milliers de personnes, des combustibles et des déchets d’une surface très fragile. C’est une mesure concrète car le temps presse.

L’étude scientifique a été publiée dans la revue Regional Environmental Change et détaille à la fois le calcul énergétique et les alternatives pour un camp de base de l’Everest plus durable.

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