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L'eau doit être intégrée dans les grandes décisions économiques de l'Amérique latine

Chaque année, le monde investit des milliards de dollars dans l’énergie, les transports, le logement ou le numérique. Cependant, le déficit d’investissement mondial dans l’eau et l’assainissement dépasse 300 milliards de dollars, selon les estimations de la Banque mondiale et de l’OCDE. Dans un contexte de changement climatique, de transition énergétique et d’accélération technologique, cet écart n’est plus seulement un enjeu social : il devient un risque économique.

L’eau soutient certains des systèmes de production les plus critiques du 21e siècle. Sans eau, il n’y a pas d’agriculture capable de garantir la sécurité alimentaire, il n’y a pas de systèmes énergétiques résilients et les infrastructures qui soutiennent l’économie numérique ne fonctionnent pas non plus. Les centres de données qui permettent aux plateformes numériques et à l’intelligence artificielle (IA) de fonctionner, par exemple, dépendent de grands volumes d’eau pour leur refroidissement.

Dans le même temps, le changement climatique intensifie les sécheresses prolongées, les inondations extrêmes et les phénomènes de stress hydrique, qui affectent déjà les rendements agricoles, les prix internationaux et les chaînes d’approvisionnement. Dans de nombreux pays de la région, ces impacts provoquent inflation, instabilité sociale et insécurité alimentaire.

En Amérique latine, les problèmes hydrologiques se traduisent par des tensions macroéconomiques concrètes. La descente historique du fleuve Paraná (2020-2023) a affecté la principale route d'exportation alimentaire de l'Argentine, tandis que les sécheresses au Brésil et au Chili, comme celles de 2021 et 2022, ont réduit la production hydroélectrique, les obligeant à recourir à des sources plus coûteuses et moins durables. En parallèle, les événements extrêmes ont un impact sur les infrastructures logistiques critiques et rendent le commerce plus coûteux. Bien qu’elles touchent le monde entier, leur impact est plus visible dans la région.

Oui, c’est un problème mondial : il suffit de penser au Dana de 2024 en Espagne ou à la descente historique du fleuve Colorado aux États-Unis. Mais dans les économies disposant de moins d’espace budgétaire, comme celles d’Amérique latine, ces épisodes ont tendance à être plus persistants. Et la répétition des sécheresses et des inondations n’affecte pas seulement la production : elle exerce également une pression sur les comptes publics, amplifie la volatilité économique et aggrave les restrictions financières.

Ces tensions prennent également une dimension incontournable : selon les rapports de la Banque mondiale et du JMP (Joint Monitoring Programme), 145 millions de personnes dans toute la région n'ont pas accès à l'eau potable, 323 millions n'ont pas d'assainissement sûr et 150 millions vivent dans des zones de pénurie d'eau. Ce sont des chiffres qui conditionnent à la fois l’équité sociale, la productivité et le développement.

Pendant des décennies, la réponse à cette situation a été un modèle de coopération internationale conçu pour un contexte historique différent : une aide fragmentée, des projets sectoriels et des décisions souvent déconnectées de la dynamique économique réelle. Ce modèle a joué un rôle important, mais il s’avère aujourd’hui insuffisant compte tenu de l’ampleur du problème.

Ce qui change, c’est que certaines des innovations les plus intéressantes émergent précisément dans les pays où le défi est le plus urgent. Par exemple, lors des dialogues régionaux sur l'eau à Santiago, au Chili (en octobre 2025), trois organisations, la CEPALC, la CAF et le GWP, ont présenté conjointement une initiative qui prévoit de mobiliser au moins 20 milliards de dollars dans des infrastructures hydrauliques résilientes au climat d'ici 2030.

Derrière cette association d'entités, une nouvelle étape de collaboration et d'investissement en Amérique latine et dans les Caraïbes est inaugurée, non seulement du point de vue de la mobilisation des ressources, mais aussi du point de vue technique, politique et opérationnel. Le déficit de financement dans la région est estimé à 37 milliards de dollars par an, et selon ces organisations, les investissements devraient être multipliés entre trois et cinq fois pour atteindre le sixième objectif des Objectifs de développement durable (ODD) : eau potable et assainissement. La ratification du programme lors du Forum économique latino-américain organisé par la CAF à Panama, en janvier de cette année, est un signe sans équivoque que l'eau commence à être traitée comme ce qu'elle est : une variable macroéconomique et non une question sectorielle.

Cela nécessite donc une gestion qui ne peut plus être traitée isolément : elle doit être intégrée aux politiques climatiques, industrielles, énergétiques, financières et territoriales. Les pays et les villes qui s’orientent dans cette direction sont ceux qui relient leur politique de l’eau à leur stratégie économique et productive, et ceux qui seront les mieux placés dans la future économie mondiale.

Les conditions nécessaires à ce saut ont déjà commencé à se créer et l’année 2026 pourrait marquer un tournant. La réforme des banques de développement, l’expansion des financements climat et la redéfinition de la coopération internationale interviennent à l’heure où l’eau commence à occuper une place centrale dans la sécurité économique des pays. Si pendant des décennies le débat s’est concentré sur la manière de mobiliser l’aide pour combler les déficits d’infrastructures, le défi est aujourd’hui plus ambitieux : intégrer l’eau au cœur des décisions économiques, productives et technologiques.

Dans le contexte géopolitique actuel, l’ancien paradigme de l’aide cède la place à quelque chose de différent. Il s’agira d’une architecture mondiale plus intelligente, connectée à l’économie réelle, avec un rôle plus important pour le secteur privé et axée sur l’innovation. Ce n’est pas la fin de la coopération internationale. Cela pourrait en fait être le début de votre étape la plus mature.

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