Les projets d'énergie éolienne à La Guajira ne concernent pas seulement les câbles, mais aussi ce qu'est le territoire pour les Wayuu.
Je suis né à Cabo de la Vela, sur le territoire Wayuu, au sein de l'Ipuana. Depuis que je suis enfant, mes aînés m'ont appris quelque chose que je n'ai jamais oublié : la terre ne nous appartient pas, nous lui appartenons. J'ai grandi en écoutant mes grands-parents parler du vent, de la mer et des routes du territoire comme s'ils faisaient partie de la famille. Pour nous, ce ne sont pas seulement des paysages : ils sont mémoire, subsistance et spiritualité. C'est pourquoi, lorsque j'entends aujourd'hui parler de projets éoliens à La Guajira, je sais que la conversation ne peut pas être uniquement technique. Il ne s'agit pas seulement de pylônes, de câbles ou d'investissements. Il en va de la vie de nos territoires et de la relation que les communautés entretiennent avec eux.
Il y a environ un an, nous avons entamé un processus de dialogue avec l'entreprise AES Colombie, après avoir identifié que l'énergie éolienne de notre territoire pouvait être utilisée pour un projet éolien. Dès le début, nous avons précisé quelque chose qui était fondamental pour nous : le dialogue devait être authentique, transparent et respectueux de la communauté.
Nous sommes aujourd’hui dans une étape clé du processus : la discussion sur les impacts du projet. L’entreprise a présenté une matrice d’impact à la communauté, mais plusieurs d’entre nous ont estimé qu’elle ne reflétait pas vraiment notre réalité. Certaines informations étaient en anglais et, surtout, elles ne prenaient pas en compte quelque chose d'essentiel pour nous : la dimension spirituelle du territoire. Nous avons donc décidé de faire quelque chose qui arrive rarement dans ces processus. Avec le soutien de certains professionnels – des ingénieurs en environnement, un économiste et un avocat – nous avons construit notre propre matrice d'impact du point de vue de la communauté. Nous y parlons non seulement des aspects techniques, mais aussi de ce que le territoire signifie pour notre culture, notre spiritualité et notre mode de vie.
Pour nous, parler d’impacts, ce n’est pas seulement parler d’argent. Il parle des personnes, des animaux, de l’eau, des lieux sacrés et de la relation que nous entretenons avec la nature. Lorsqu’on parle de mesures de prévention, d’atténuation ou de compensation, tout cela doit être pris en compte. Je me souviens alors des paroles du grand-père Cayetano Ipuana, qui résumaient très bien ce que nous ressentions : « Beaucoup (de non-Wayuu) viennent à tomber amoureux de cette terre. S'ils veulent en tomber amoureux, il faut qu'elle soit valorisée pour ce qu'elle vaut. Cette phrase continue de guider nos conversations.
Au milieu de ce processus, j’ai également vécu une expérience qui a changé ma façon de voir beaucoup de choses. J'ai récemment voyagé au Brésil pour participer à un échange culturel dans le cadre du cursus diplômant Dialogue interculturel, énergie éolienne et participation communautaire. Là, j'ai rencontré la communauté Mendonça-Potiguara et j'ai partagé avec d'autres peuples autochtones qui sont également confrontés à des projets énergétiques sur leurs territoires.
En écoutant leurs histoires, j’ai compris que nos luttes ne sont pas isolées. Dans différentes régions d’Amérique latine, les peuples autochtones vivent des débats similaires : comment participer à la transition énergétique sans perdre notre identité ni nos territoires. Au Brésil, j'ai entendu quelque chose qui m'a profondément marqué : pour de nombreux peuples, la terre est un être vivant qui respire avec nous. En partageant des cérémonies, des conversations et des expériences, j'ai senti que nos spiritualités, bien que différentes, battent au même rythme.
Cette expérience a réaffirmé quelque chose d'important pour La Guajira : les parcs éoliens ne sont pas seulement des projets énergétiques. Ce sont des décisions qui peuvent transformer profondément la vie des territoires. C’est pourquoi la transition énergétique doit aussi être une transition juste. Cela ne peut pas signifier que les communautés se contentent d’assumer les impacts tandis que d’autres en reçoivent les bénéfices. Il doit s’agir d’un processus dans lequel nous participons réellement aux décisions et dans lequel les avantages sociaux, environnementaux et économiques se construisent avec nous.
À La Guajira, nous avons le vent, le soleil et aussi des siècles de connaissance de notre territoire. Nous voulons faire partie de l'avenir énergétique du pays, mais sans perdre nos racines. Les projets peuvent arriver, oui, mais avec des conventions collectives et dans le respect des communautés. Car une transition énergétique sans justice sociale n’est pas une vraie transition. C'est simplement une autre forme de dépossession.
L’écoute des communautés ne doit pas être considérée comme un obstacle aux projets. Au contraire : cela peut être la première étape vers la construction d’une gouvernance énergétique plus juste, où le développement ne signifie pas sacrifier la dignité des territoires.
