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Quand la simplification change les règles

La régulation de la réglementation est devenue un élément déterminant de l'agenda de la Commission européenne. Au cours de l’année écoulée, six paquets omnibus visant à simplifier les règles de l’UE dans un large éventail de domaines politiques ont rapidement rouvert la législation récemment adoptée. Plusieurs d’entre eux sont désormais dans leur phase finale, notamment le projet omnibus sur l’environnement, qui a été soumis au vote du Parlement européen cette semaine.

Présenté comme un exercice de simplification, le paquet environnemental global est conçu comme un effort visant à réduire la charge administrative, à harmoniser les procédures et à faciliter l’application des règles de l’UE, et non comme un affaiblissement de l’ambition environnementale. Cette distinction est importante. La simplification peut être un atout pour la transition écologique. La question est de savoir si elle est utilisée pour clarifier la direction de l'Europe ou pour l'ajuster discrètement sous la pression politique.

Cette pression s’est intensifiée à mesure que les décideurs politiques de l’UE réévaluent le niveau d’ambition réglementaire que l’Europe peut maintenir dans une économie mondiale plus contestée. La détérioration des relations transatlantiques, marquée par une coercition croissante de la part des États-Unis, a aggravé cette tension. Dans un article récent, l’ambassadeur américain auprès de l’UE a affirmé que les normes environnementales européennes « tuent la croissance » et a exhorté le bloc à adopter une énergie américaine bon marché s’il veut être compétitif, renforçant ainsi le discours bien connu selon lequel la réglementation européenne s’oppose à la force économique.

Dans le même temps, la Chine a intensifié ses pressions économiques, notamment en limitant l'accès aux terres rares, un rappel brutal des vulnérabilités stratégiques de l'Europe. Conjugué à la guerre en Ukraine et à l’incertitude croissante quant à la durabilité des garanties de sécurité des États-Unis et de l’alliance de l’OTAN, ce contexte géopolitique a aiguisé le sentiment à Bruxelles que l’UE doit faire preuve de compétitivité et de réactivité stratégique, et ce, rapidement. Dans ce contexte, la simplification devient de plus en plus une réponse politique.

La loi omnibus sur l’environnement, qui modifie la directive sur la divulgation des informations en matière de durabilité des entreprises (CSRD) et la directive sur le devoir de diligence en matière de durabilité des entreprises (CSDDD), illustre comment un débat sur la mise en œuvre peut conduire à une réévaluation de fond.

Aux termes de l'accord politique conclu ce mois-ci, le champ d'application du CSRD est considérablement réduit. Les obligations de reporting ne s'appliqueront désormais qu'aux entreprises ayant un chiffre d'affaires minimum de 450 millions d'euros et 1 000 salariés, ce qui exclut environ 90 % des entreprises qui entreraient auparavant dans leur champ d'application.

Le CSDDD est encore plus restreint. Les obligations de diligence raisonnable ne s’appliqueront qu’aux entreprises de plus de 5 000 salariés et réalisant un chiffre d’affaires de 1,5 milliard d’euros, tandis que l’obligation de plans de transition climatique obligatoires a été entièrement supprimée. Les délais de mise en conformité sont prolongés jusqu'en 2029 environ, les sanctions sont limitées à 3 % du chiffre d'affaires mondial et la responsabilité est transférée au niveau national.

Chacun de ces changements peut être défendu individuellement pour des raisons de proportionnalité. Cependant, pris ensemble, ils modifient considérablement la portée et la fonction du cadre européen de développement durable. Les changements changent non seulement la façon dont les normes fonctionnent, mais aussi ce qu’elles sont censées apporter.

La compétitivité est la justification centrale de ce changement. L’Europe est confrontée à de réels défis économiques, tels qu’une croissance lente, des prix élevés de l’énergie et des difficultés à faire évoluer les nouvelles technologies. Toutefois, les réglementations environnementales ne constituent pas une limitation contraignante.

Le problème de compétitivité de l’Europe est structurel. Les marchés de capitaux fragmentés, le manque d’investissement dans les infrastructures et l’innovation, la lenteur des autorisations et l’échelle industrielle limitée comptent bien plus que les exigences en matière de rapports sur le développement durable ou de diligence raisonnable. Considérer les normes environnementales comme l’un des principaux obstacles risque de détourner l’attention de ces faiblesses plus profondes.

Plus fondamentalement, compétitivité et décarbonation ne sont plus en tension. Pour l’Europe, le maintien de la compétitivité dépend de plus en plus du déploiement de technologies propres et de la fourniture d’un cadre stable et à faibles émissions de carbone pour les investissements industriels. Ralentir le rythme de la décarbonation n’achète pas la compétitivité, mais la retarde.

Les conséquences de ce changement ne se limitent pas au marché intérieur de l’UE. Depuis des années, l’influence de l’UE en tant qu’acteur climatique repose non seulement sur la rhétorique, mais aussi sur sa capacité à traduire ses ambitions en règles durables et à les mettre en œuvre.

À une époque où la politique climatique est de plus en plus liée au commerce, à la stratégie industrielle et à la concurrence géopolitique, les premiers signes d’hésitation comptent. Le recalibrage des règles climatiques récemment convenues risque de brouiller la position de l'UE, au moment même où d'autres grandes puissances réévaluent leurs propres approches et examinent de près dans quelle mesure l'Europe est prête à respecter ses engagements. Dans ce contexte, la crédibilité n’est pas un atout abstrait, mais une source d’influence.

Les tensions autour de la simplification se propagent désormais au sein des institutions européennes. Au sein de la Commission, la vice-présidente exécutive Teresa Ribera a ouvertement remis en question la direction que prend l'agenda, avertissant que les efforts présentés comme une simplification risquent de conduire à une déréglementation. Sa critique de ce qu’elle a appelé l’approche « trumpiste » et sa description du processus comme un « terrible spectacle politique » reflètent la crainte que la rapidité et la signalisation soient privilégiées par rapport à la clarté et à la prévisibilité.

Au Conseil, les États membres ont activement influencé la trajectoire du bus environnemental, malgré des opinions divergentes sur la portée de la simplification. Alors que certaines capitales ont préconisé d’accélérer la mise en œuvre sans affaiblir les ambitions, d’autres ont fait pression pour des exemptions élargies et des délais plus longs, notamment dans des domaines tels que les obligations de déclaration et de diligence raisonnable.

Au Parlement européen, le dossier a été mené par des majorités changeantes couvrant le centre-droit, la droite et l'extrême droite, reflétant les motivations changeantes de la coalition plutôt qu'un consensus établi sur la politique climatique. Conjuguée aux critiques du Médiateur européen concernant les lacunes procédurales, cette situation a renforcé le sentiment de tension institutionnelle quant à la manière dont la simplification est réalisée.

Rien de tout cela ne fait de la simplification un mauvais objectif. Au contraire, la simplification est essentielle pour réussir la transition écologique. Toutefois, elle doit être utilisée pour renforcer les résultats et non pour obscurcir les décisions politiques.

Une simplification efficace clarifie les objectifs, harmonise les délais, réduit les doubles emplois et améliore le ciblage. Cela rend l’orientation de l’UE plus facile à comprendre et à suivre, et non plus difficile à discerner. Les entreprises ne demandent pas l’abandon de la transition écologique. Ils demandent des éclaircissements sur la direction que prend l’Europe et sur la manière dont elle compte y parvenir.

Encore une fois, la distinction est importante. Une simplification qui clarifie l’orientation renforce la crédibilité tant en interne qu’en externe. Une simplification qui réduit silencieusement l’ambition a l’effet inverse.

Le défi auquel l’Europe est aujourd’hui confrontée n’est pas une politique climatique excessive, mais la confiance politique nécessaire pour la défendre sous pression.

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